Accueil du site > Grandes pages (9 juil 1965 - 4 juil 2007)
Grandes pages (9 juil 1965 - 4 juil 2007)
Les « Grandes pages » étaient initialement constituées de plusieurs pages monstres, qui devaient démontrer l’absence théorique de limite de la page Internet. Pour plus de précision, on peut se reporter au chapitre « la page » de « Esthétique du lien numérique », consultable en ligne ici :
http://www.leportillon.com/3-1-La-page
Cette page présente en continu cinq « grandes pages ». Elle est, cette maintenant unique « grande page », le réceptacle fluide de mes souvenirs. Elle pourra évoluer et se compléter au grès de mes velléités d’exhumations de documents enfouis. Par vocation, elle semble condamnée à rester en chantier perpétuel et ne sera peut-être jamais exempte d’imperfections et coquilles…
Lecture chronologique.
À l’origine
vendredi 1er septembre 2006, par
À l’origine, je suis asthmatique.
Il arrive que quelque chose vienne foutre la merde dans le pacte que vous aviez conclu avec vous-même. À l’adolescence, c’était devenu insupportable. Quelques tentatives de suicide, ridicules. Pas d’appel au secours. Je n’attendais aucun secours. De qui donc ? De ce troupeau d’imbéciles ? J’étais seul avec mon putain d’esprit vivant, vivace, qui jusqu’au moment de sauter du pont se fout de ma gueule. Tu es ridicule ! Tes asservissements, tu les vois pas? Le moindre de tes gestes est guidé par tes chaînes, tes atavismes, tes modèles, tes secrets orgueils. Pas possible de mentir. Petit, tout petit, ridiculement petit. Un être vil, pas gâté par la génétique, engoncée dans ses complexes, avec juste cet esprit secret, trop vivant, trop rapide, trop impulsif. Trop pourquoi? Je verrais ça plus tard. Complètement introverti. Quand j’ose m’exprimer, j’agace tout le monde. Alors, pas encore assez rompu à la recherche du moindre interstice de liberté, j’ai fini par me sentir piégé. Piégé dans ma vie, dans mon corps souffreteux. La gêne. Et la douleur qui monte jusqu’à l’affolement. Comme quand la crise d’asthme vous fait croire que le dernier souffle est celui-là, ce petit sifflet qui ne rentre plus d’air. J’ai déjà regardé la mort, mais l’orgueil, l’orgueil. Je me suis regardé et je me suis dit "le jour ou c’est insupportable, prend la porte, la dernière, et fuis. Pourquoi souffrir ? Hein ? Pourquoi ?
Qu’est-ce que ça sait un asthmatique ? À quel minuscule filé d’air tient notre misérable vie, peut-être…
Avant moi, il y avait avant. Tentative de profanation de l'instant de ma conception
…
Pour moi, ça commence à la clinique :

Ma mère m’a quelques fois raconté qu’à la clinique, un couple d’aristocrates à la mise bourgeoise lui avait proposé d’adopter son gros poupon blond tout neuf, argumentant sur l’avenir plus radieux du bébé…
Ai-je le droit de les haïr rétrospectivement ?
1965/68, rare souvenir de la Moselle, une veille maison de bois.

Un oiseau en cage. Des boîtes de conserve au motif exotiques. Une arrière grand-mère qui me parle allemand.

Ma mère raconte : « le premier mot que tu as prononcé, c’est “non”. Tu étais impossible. Seule ton arrière grand-mère obtenait quelque chose de toi quand elle te parlait allemand ».
En fait, quels sont mes souvenirs ? Dans une famille qui photographie en amateur éclairé depuis trois générations, quels sont mes souvenirs ?
Clichés mainte fois remémorés.
Dans cette famille minuscule, je n’ai peut-être pas de souvenir, peut-être seulement des archives.
Rare souvenir des années 60, du modernisme des bâtiments, de parcs aménagés.

Rare souvenir de chez moi, appartement moderne microscopique. Baignoire sabot., Cosy au dessus de ma tête, avec une rangé de livre de poche : Tolstoï, Hemingway, Balzac, Steinbeck, etc. Je me souviens très clairement de ma découverte du temps. Un événement, des gens, les enfants attendent impatiemment l’heure. Pour les adultes, c’est rien. Pour les enfants, nous, c’est une torture infinie…
La première école. Une maternelle de ville, accrochée à une colline. Une toute petite cour. À la récréation, je prends sur moi de réparer une injustice. Je traverse la cour et j’arrive devant un tout petit muret sur lequel sont alignées des filles. Je gifle l’une d’elle et repars tout enflé de la fierté du devoir accompli. Je suis vite rattrapé par la maîtresse, sermonnée et punie. On ne tape pas une fille, on ne se substitue pas à l’autorité des adultes. Y aurait-il eu confusion dans mon esprit avec la toute neuve responsabilité dont mes parents m’avaient investi à la naissance de ma sœur (tu DOIS faire attention à ta sœur !) ?
Symétrie avec Calaferte, dans La vie parallèle.
…
À Angoulême, la mort de cette arrière grand-mère annoncée par ma mère pelant des carottes, dans la minuscule cuisine de l’appartement. Mon père amène chaque nouvel Astérix dès sa parution. Le soir, nous peignons en famille, sur la table du salon, sous une grande reproduction de Gauguin. Bizarrement, je ne me souviens pas de ce que peint mon père, mais d’une petite plaque de roufipan que ma mère a couverte de silhouette tribale noire.
Pendant deux petites années, j’ai été “unique”.
Je devais avoir entre trois et huit ans. Lecteur précoce, j’étais vite passé de Babar à Pif Gadget et Astérix. Les Astérix, pendant les quelques années soixante dont je me souviens, mon père les achetait pour lui le jour de leurs parutions. Mais les soirs ou il ramenait un nouvel album étaient soir de fête pour moi. J’ai des souvenirs assez précis de la configuration du très modeste appartement « moderne » que nous habitions. Une petite cuisine étroite à droite en rentrant. En face de la cuisine une salle de bain minuscule avec une baignoire sabot. Tout de suite à gauche en entrant un bout de couloir avec la chambre des parents et le salon en prolongement encore sur la gauche. À droite du salon un recoin fermé par un simple rideau, ma « chambre », et sur le mur droit de celle-ci, un lit engoncé dans un « cosy », sorte d’habillage en bois très à la mode alors. Je dormais sous Hemingway, Tolstoy, Sagan, Sartre, etc. en livre de poche aligné sur le cosy. Mon environnement était simple, proche du dépouillement, notre vie des plus tranquilles, parfois agrémenté par une « soirée peinture ». Mon père sortait alors la grande boîte de bois contenant les longs pinceaux, les brosses, les tubes d’huile odorante, les flacons de sécatif et la palette maculée de couleurs. Nous peignons tous sur des supports différents, simplement installés sur la table du salon. Ma sœur était encore bébé. J’avais peu de jouets. La « majorette » rutilante était alors un produit de grand luxe. Les supermarchés n’existaient pas et il n’était pas question de manger de la viande autre que celle d’un malheureux lapin pris dans les phares sur une route de campagne. Je me souviens donc de Babar, Becassine, et ensuite Astérix et PIF, que j’achèterais assez souvent encore quelques années après le déménagement dans le pavillon tout neuf construit en 1970, étape fondatrice de l’accession de mes parents à la classe moyenne.
Symétriquement, il y avait les visites aux grands-parents paternels, à la campagne, et aux grands-parents maternels, dans le quartier d’à côté. Les parents de ma mère habitaient une petite maison de fonction, entourée d’une haute haie avec un jardin potager attenant. La partie droite de la maison était occupée par la sœur aînée de ma mère et sa famille : elle-même, son mari et leur bébé, ma première cousine. Leur appartement se constituait donc d’une pièce et c’était étrange de visiter mes grands-parents alors qu’il suffisait de frapper à la première porte à droite en entrant pour visiter ma tante. Sans trop savoir l’expliquer, je me souviens très bien que « ça me faisait bizarre ». Pour ajouter à l’étrangeté de cette maisonnée, ma grand-mère élevait un enfant de deux ans de plus que moi pour une femme seule (ce qui devait être loin d’être simple à l’époque) qui voulait « rester libre ». J’avais donc un cousin qui n’en était pas un. Il fait encore aujourd’hui parti de ma famille. Il y eut deux époques. Petit, je montais à l’étage avec lui et nous jouions à monter et démonter des chalets de montagne, à exécuter des parcours de billes, à « dégommer » des petits soldats. Mais très vite, je pris une mauvaise pente et commençais dangereusement à consacrer ma vie au dieu de la lecture.
Je ne sais quand je pris l’habitude, dès l’entrée, après avoir subi péniblement le temps des salutations pour ne pas être impoli, de me précipiter au fond du couloir du rez-de-chaussée dans une pièce sombre qui devait servir de buanderie. Il y avait ici un vieil évier surmontant un placard, et dans ce placard, une mer de vieux magasine. Je me noyais dans ce placard, jusqu’à faire des histoires pour en sortir quand il était temps de partir. Ce dont je suis sur, c’est qu’il y avait des « Journaux de Mickey ». Mais je ne sais plus quels pouvaient être les autres titres. On y trouvait du Popeye, avec Gontran se goinfrant d’empilages invraisemblables de drôles de sandwichs rebondis dont j’ignorais le goût, et des tas de vieilles bandes américaines que je prenais comme « contemporaines », sans imaginer une seconde qu’elles étaient peut-être parfois plus vielles que mes parents. C’est vers cette époque qu’on commença à trouver mon comportement anormal, voire maladif, et qu’on chercha par tout les moyens à m’écarter de mes tentations. « Va donc jouer avec les autres, plutôt que de t’abrutir les yeux ! ». De l’âge de trois ans, (âge que m’a indiqué ma mère vers mes 28 ans en éructant avec une drôle de grimace crispée « à trois ans tu as appris à lire seul », ce qui me semble bien improbable) à la fin de mon adolescence, j’allais « m’abîmer les yeux » sur tout ce qui me tomberait entre les doigts.
Je me noie dans le fleuve. Je coule dans les algues, sans comprendre. Pas mal. Mon père plonge et me ramène. Ma grand-mère, la fille de l’autre, avec un accent allemand sec et chuintant, me hurle dessus pendant que je recrache l’eau du fleuve. Je ne pourrais jamais apprendre une langue étrangère.
D’après ma mère, c’est avant la maternelle que j’apprends à lire seul. Je ne comprends toujours pas ce qu’elle veut dire par là. Je me souviens en effet des premiers cours d’alphabet que je snobe orgueilleusement, trop simples. À quatre ans, une institutrice nous fait sortir dehors et nous explique en pointant le doigt que le soleil tourne autour de la terre. Je la reprends. Voyons, la terre tourne autour du soleil, pas le contraire ! Je suis scandalisé, ne comprenant pas le choix de l’institutrice de s’en tenir au regard subjectif des tout-petits. Je ne croirais plus les adultes.

je dois avoir 3 ou 4 ans. L’école organise un spectacle basé sur le livre de la jungle. Je serais un éléphant parmi la ronde des éléphants. Un rôle de figurant qui sied mal à mon orgueil démesuré, si mes souvenirs sont bons. Le cauchemar a lieu le jour de la représentation. Nos mères industrieuses nous ont affublés, nous les éléphants, de petit ensemble gris et de chapeaux arborant tous une trompe fièrement dressée. Dès que la ronde commence, la mienne, de trompe, se découd et balance mollement sur le côté. Horreur ! Je dois m’arrêter pour que ma mère fasse une reprise d’urgence. Je réintroduits la ronde. Mais de nouveau la trompe me lâche ! Humiliation. Je perturbe le spectacle et fais rire les spectateurs. Je dois finir avec une trompe tordue, semi-molle, qui contraste cruellement avec les irréprochables érections de mes camarades. Mon orgueil, entretenu par ma vivacité d’esprit et mes talents de lecteur précoce, en fut irrémédiablement blessé. J’ai donc progressivement développé un sentiment d’infériorité diffus qui se cristallisa, à l’adolescence, sur mon sexe. Je m’imaginais « moins performant ». Et malgré la lecture d’un article de L’Écho des Savanes, (à cette époque où le « véritable journal » fit faillite et fut remplacé par un truc graveleux-racoleur), sur la taille du sexe des hommes qui m’apprit que j’étais loin au-dessus de la moyenne, il fallut quelques filles pour me rassurer sur la bonne taille et l’efficacité de mon pénis.
Il y avait un magasin qui s’appelait « les nouvelles galeries ». Ces galeries qui furent nouvelles n’étaient pas encore des supermarchés, mais plutôt la continuation du grand magasin de centre-ville inventé au dix-neuvième siècle. Une grande place était réservée à la mode. Je suis ramené à ma mère manu militari par des vendeuses scandalisées. Je regarde sous les jupes.
Je vois mes parents accéder lentement à la classe moyenne. La télévision deviendra neuve et en couleur, un jour. Les voitures d’occasion, de plus en plus grosses, cèderont leurs places à un nouveau modèle juste sorti d’usine. On oubliera vite qu’on ne mangeait pas de viande (à part celle des lapins pris dans les phares le la 4L, sur les routes de campagne) pour finir par en manger à tous les repas. J’ai rêvé à des jouets, ma sœur en aura un peu, mon frère beaucoup. L’appartement minuscule s’est métamorphosé, à l’avènement des années 70, en gros pavillon à étage planté au milieu d’un jardin conséquent.
Rien ne grimpe indéfiniment. Fantasme. Qu’auraient pensé ces gens si on leur avait dit qu’ils seraient les seules générations à vivre ça ?
À dix ans, je m’engueule avec un instituteur remplaçant, sachant pourtant parfaitement que j’avais tort. Je n’en démords pas.
Je regarde Bernard Pivot et les films italiens du cinéma de minuit avec mon père. Je vais grandir en assistant au plus extraordinaire salon littéraire français, comme Voltaire pouvait le faire à 11 ans dans Paris. Un vrai privilège démocratique. Et le cinéma italien : « Le meilleur cinéma du monde », disait mon père.
En sixième, le professeur de français, pour nous connaître, nous demande de ramener ce que nous sommes en train de lire. Je lui présente le lendemain ma lecture du moment : « Le zéro et l’infini » de Koestler (j’y apprenais qu’il fallait pisser avant de se faire exécuter, pour moins souffrir). Il ne me croit pas. Je suis blessé. Je ne supporte pas l’injustice. Avant la troisième, j’aurais lu les œuvres complètes de Sade, tous les chefs d’œuvre de la littérature érotique, les classiques du fantastique du 19e siècle et quelques centaines de livres de science-fiction, la nuit. Je devais toujours finir le roman commencé le soir. Je bousille ma scolarité. En troisième, on me conseille un bac littéraire. Je demande : c’est quoi le Bac le plus facile ? Je me retrouve en « Construction mécanique » entourée de sympathiques amateurs de foot et de camion chromé.
À propos de cette histoire de lecture précoce de Sade. Je ne sais pas à quel âge ça a commencé. Je me souviens d’un contexte, de visite chez un oncle qui lisait les journaux satyriques et qui passaient en douce à mon père des petites revues pornographiques. Maintenant, en y repensant, je trouve étrange ces relations entre frère. Je n’envisagerais pas une chose pareille. Mon père cachait ces fascicules honteux bien trop mal, tout en bas de son placard. Il les empruntait, mais n’en a jamais acheté lui-même. Il n’aurait jamais pu acheter ce genre de chose, non par puritanisme, mais à cause de « quelque chose », en moindre peut-être que chez moi, qui me fais depuis toujours désirer le « culturellement qualitatif », pulsion en contradiction avec sa condition de simple menuisier, et plus tard technicien. Lui commandaient des éditions bibliophiliques de roman tout aussi pornographique que les fascicules clandestins, mais marqué du sceau de la caution culturelle. Voilà comment j’ai assisté à la lente constitution du rayon du haut de la bibliothèque paternelle. Alors, je ne saurais dire quand ça a commencé. Mais j’ai assez rapidement pris l’habitude de substituer mes lectures enfantines par les volumes de cuir de ce rayon du haut, de cet enfer désirable. Quand je me retrouvais seul dans le salon, en ayant l’air de consulter des ouvrages plus avouables, je subtilisais un exemplaire, réajustais le rayon de façon à effacer le trou, et planquais mon larcin sous mon oreiller.
En première, je deviens ami avec un professeur d’art plastique ancien soixante-huitard et d’un ancien Punk diplômé des Beaux-Arts de Bordeaux. Nous buvons toute la nuit en parlant d’Art et en écoutant de la musique et rentrons ensemble au lycée au petit matin. Je bousille ma scolarité (bis), je partirais quand même de là avec un Petit Bac et un CAP de dessinateur passé en candidat libre, mais surtout en fumiste.
À 14 ans, une triple redoublante, donc bien plus âgée que moi, me tripote le paquet, sous la table, et ricane. Je ne bronche pas. Elle va me prendre en grippe, tenter continuellement de me provoquer. Je ne relève pas, ne dis jamais rien. Comment pourrait-elle imaginer l’étendue de ma culture en matière sexuelle ? Je la diagnostique pervers. Elle ne sait même pas qu’elle l’est. dix ans plus tard, par hasard, je la retrouverais derrière le comptoir des viandes d’une superette en instance de faillite. Elle me reconnaîtra et complètement changée, humiliée par la vie, me dira combien elle est contente de me revoir…
À 15 ans, à force d’épuiser la science-fiction, je finis par lire un livre de P. K. Dick. Erreur fatale. Je ne lirais plus de science-fiction. Philippe K. Dick vous évacue de la science-fiction en deux pages.

J’ai 16 ans. Le rayon librairie des « Nouvelles Galeries », centre ville. Paraît depuis peu des tout petits livres séduisants, pas très chères, imprimés en Chine. Esthétique désuète. J’en prends un. Je rentre chez moi. Dans le bus, je ressens un mélange familier de sentiment de culpabilité et de satisfaction. J’ai acheté un livre. Dans ma poche, les « Chants de Maldoror» (qu’un ami réinterprètera 25 ans plus tard).
Je suis sur mon lit d’enfant, dos au mur. J’ouvre le livre et je lis. Quelques pages. Inconscient. Pourtant, il se passe quelque chose. Quelque chose dans ma respiration. Et là, au détour d’une page, je suffoque, ça monte violent, me submerge. Ma respiration s’accélère, j’arrête, reprends mon souffle et alors je fais quelque chose pour la première fois de ma vie : je relis la page à haute voix. Alors, oui, ça enfle. ça devient énorme. Je pleure de douleur. Rien de mièvre, que du dur, du diamant. La magie opérative le poison des âmes et des corps.
Quelques mots, une toute petite page.
Je suis devant une limite du langage. Comment ? C’est la question. Alors, j’ai trouvé là la machine à retourner mon ventre.
Bientôt, je préfère Rimbaud, une autre mécanique chirurgicale.
18, 19, 20 ans, bière et dépression. La bière est brune. Pelforth. Je me suis fait largué par la première fille que j’ai vraiment aimée. Je pratique intensivement les arts martiaux. J’adore ça. Je suis dur aux combats. Les grands sportifs adorent se battre contre moi parce que je ne lâche rien, petit, les bras trop fins, mais hargneux et je reviens, je reviens, je reviens. Je ne sens pas la douleur. J’ai mal depuis ma naissance, dedans. Alors, la douleur des coups n’est rien. Tous mes maux sont intérieurs. Je cumulais les clubs, m’épuisant à l’entraînement. Un soir, dans une salle près d’une nationale, la relaxation après l’effort — Le bâton — J’adorais le maniement du bâton — Chorégraphique, violent, dangereux, jouissif — On doit s’allonger sur le sol et contrôler sa respiration. Presque instantanément, j’explose, comme une bulle. Je suis collé au plafond. Je sens les murs, les dépasse et j’englobe l’environnement, la route et les bruits sublimes des camions sur la nationale. Le monde.
Je lis les bouddhistes. Ça va ensemble. Ça va nulle part, comme Heidegger.
J’accepte d’aller en vacance d’été avec mes parents. Aller, encore un coup ! Dans l’ïle d’Oléron, la librairie de Saint-Pierre est pitoyable. Je me sens perdu. Dans une brocante, je tombe sur un livre très laid d’Henry Miller. Je feuillette. Ça m’inspire, je prends, je lis… J’ai l’impression d’avoir déjà lu, une impression vague… Le problème des lecteurs précoces. Je tombe dans Miller pour longtemps. Le temps de tout lire, en fait.
Miller me ramène à Dostoïevski. Miller ramène à Dostoïevski. Quand il dit toutes les deux pages « faut lire Dostoïevski », ça finit par faire son effet.
En rentrant de vacances, je me précipite dans la bibliothèque paternelle. En effet, j’y trouve le Miller que j’ai acheté et l’Idiot de D. Ce n’était donc pas une impression, j’avais dû déjà parcourir ça, trop jeune.
Suivra ma période Sollers… jusqu’à ce qu’il devienne gâteux avant l’âge. Le pauvre !
à partir de là : “Bohème moderne”
3 Messages de forum
Bohème moderne
vendredi 15 septembre 2006, par
Page précédente : “A l’origine”
J’entre aux beaux Arts en 1986. J’ouvre la bouche, l’apnée est terminée. Je commence à vivre.
Pendant l’attente des résultats du concours d’entrée, sur l’escalier du vieux bâtiment, je décide de monter une revue avec un type que je vois pour la première fois. Régis débarque du sud de la France. Premier cours de « culture générale ». Je découvre que beaucoup arrivent d’études supérieures. Mais je suis le seul à collectionner les versions d’Antigone. Je n’aurais plus jamais de complexe culturel.
En 1986, je fonde avec Régis et un autre l’association d’artistes « État d’Art ». Nous allons publier trois revues sans lendemain.
En 1988, je participe à un stage de Calligraphie avec Jean Larcher. Résultat : Je n’aime pas la calligraphie. J’enchaîne avec un stage offset dans une imprimerie et un stage d’infographie et 3D au centre national de la bande dessinée et de l’image. Résultat : Je déteste l’infographie. Comment aurais-je pu deviner que je passerais ma vie devant cet écran que j’ai exécré. Seul Laurent Mignonneau y trouve son compte. Enfin, il a entre les mains un ordinateur qu’il n’a pas fabriqué de ses mains !

En 1989 j’obtiens le Diplôme national d’art plastique à l’ERBA (aujourd’hui EESI Angoulême/Poitiers).
Je prends goût à la vie associative. Je deviens un organisateur d’exposition pendant que mes associés se concentrent sur la mise en page des revues. Rien qu’en 1989, j’organise une exposition de Daniel Firman, d’Hedi Saîdi (plasticien), un concert de Stéphane Duto (dit DUT), concertiste performeur et je participe à une exposition collective au Musée du Papier d’Angoulême.
Est-ce l’été 90 ? Je ne sais plus quel mois d’août je découvre la Martinique. Je ressens plus que je visualise la silhouette tremblante du grand Aimé Césaire me frôlant dans ce couloir d’une villa de la campagne du “Robert”.
1990. Ma première exposition personnelle, Installation et dessin, organisé par mes soins, modeste. Une journaliste note ma tendance à l’aporie. Oui.

Le 22 octobre 1990, j’écris :
…Et de tout ça, que vais-je retenir ?
insatisfait, je suis insatisfait.
Alors, autour de :
Axes
Colonnes
Squelettes
Verticalité
Je veux construire pour me solidifier.
Le 11 novembre 1990 j’écris :
encore rien. Un mois, des choses faites et rien, encore. Flou. Comme le photographe, besoin de mise au point. Aujourd’hui je trouve : « Balise ».
Le 12 novembre 1990 j’écris :
voilà mon projet, derrière ce mot, balise, la borne, le chemin et l’errance. Je veux baliser des parcours. Pour ne pas se perdre et garder la mémoire.
Un stage de sérigraphie… Je n’accroche pas plus. Je participe à une expo collective à Bidart, dans Pays Basque, pour faire plaisir aux gens…
L’année suivante, en 91, je passe le diplôme national supérieur d’expression plastique. ça se passe bien jusqu’à ce qu’un des membres du jury regarde derrière mes pièces. Il s’aperçoit que la structure tient avec des liteaux de bois. C’est à dire avec ce que j’ai. Il m’explique que pour que ce soit de l’art, ça devrait tenir avec des matériaux issus de la recherche spatiale… Que là, comme c’est bricolé (économie étudiante), c’est de l’artisanat ! Je suis hors de moi. Sans parler du racisme social évident de cette réflexion, de sa bêtise crasse même, c’est un contresens total sur le terme d’artisanat. Ce type (un artiste ?) mandaté par le ministère ne sait pas ce qu’est l’artisanat (production d’une forme codée, maîtrise technique, reproductibilité du motif, inscription dans un style…), pire, il confond ça avec l’art, et donc, n’a aucune légitimité et aucune compétence à me décerner un diplôme. Il vient d’évacuer Picasso du champ de l’Art (j’adore dire «du champ de l’Art »). Nous voilà bien ! On reconnaît justement l’artisanat à la maîtrise technique et à la standardisation de la production. Pas de bricolage dans l’artisanat. Le bricolage est réservé au pauvre étudiant en art. Je suis sauvé par l’intervention de Philippe Auriol qui rappelle mes textes théoriques et mes publications de revues. J’obtiens donc le diplôme.
En même temps, je participe à deux expositions collectives : Saint-Pée sur Nivelle dans le pays basque et Musée du papier d’Angoulême. Je participe à tout ce qui se présente. Je suis un participant…
Il n’y a pas 15 jours que j’ai mon diplôme en poche quand je reçois ma feuille de route du service militaire…
J’arrive à la gare d’Angers. Un bus militaire m’attend.
1991-92 Involontaire peintre-décorateur du 519e RT, La Rochelle.
Une permission
Huit Heures de train.
Deux changements.
Gare dix-neuvième.
Grande halle de fer et de verre.
Beau et froid.
Dès descendu du train, tous les voyageurs accélèrent sur le quai en oscillant pour garder l’équilibre.
Super-Pingouin parmi les pingouins, ma sinusoïde est aux proportions de mon énorme sac. Correspondance. Je vais vers le sud, vers la frontière.
La gare.
Des résonances : La résonance du quai révélé par une voie humaine métallique psalmodiant une prière absconse, une bouillie de mots dans laquelle on ne distingue que « quai » accompagnée d’un numéro et la résonance plus sourde du buffet avec son bar interminable, ses conversations étouffées, ses allées encombrées de valise et ses tintements de cuillères choquant les bords de tasses ébréchées.
Les gens seul le regard vide.
Corps pesant, lourd sur les chaises comme les bagages.
Le calme revient lorsque je me cale le long de la fenêtre dans le premier compartiment vide.
Je me tasse et attends que le train glisse le long de la cote jusqu’en Espagne. Je connais ces lignes ferroviaires par cœur, leurs rythmes, leurs pulsations. Le paysage ne m’égaye plus et je peux sans contrainte laisser la pensée dériver loin du compartiment usé. Le train se met doucement en branle. Je me cale plus encore dans le coin comme un animal et me prépare à somnoler. J’entends quelques voyageurs retardataires qui cognent maladroitement les parois de l’étroit couloir. J’espère rester seul supportant mal une présence lorsque je voyage longtemps. Le train s’installe dans sa vitesse de croisière. Je garde ma solitude. J’aime caler ma tête entre la banquette et l’aluminium. On trouve son confort comme on peut en adaptant son corps à ces formes inconfortables résolument conçues contre l’anatomie humaine. L’ergonomie était une science avant que ces sièges ne soient fabriqués. Pourquoi des ingénieurs éduqués ont-ils dessiné ça ? De simples considérations économiques ? Je ne n’y crois pas. J’y décèle plutôt une anomalie du comportement humain parmi d’autres. La preuve microscopique que l’ordre du monde est une anarchie, un immense amas de tiraillement contradictoire qui par l’énormité finit par s’équilibrer. Le côté organisé des « sociétés » n’est qu’une vue de l’esprit rassurante. La cabine me secoue. L’aluminium blesse mon front, mais la somnolence me gagne.
À chaque gare qui s’approche, je reprends conscience. Je me redresse, passe ma main dans mes cheveux pour les arranger et rajuste mes vêtements. Les nouveaux voyageurs croisent ceux qui descendent. Tout ce monde se répartit dans les compartiments. Certains passent et jette un regard vers moi. C’est l’instinct animal pur qui détermine le choix de la cabine. Je pense que je ne suis pas très engageant, car ils et elles de tous âges et de toutes conditions défilent sans s’arrêter. Il en est même qui repassent, rejettent un regard le plus furtif possible et repartent ailleurs. Je commence à remouler mon corps dans le coin que je trouve maintenant froid et moins confortable. Le train roule et je me persuade de ne plus être dérangé. Mais mon attention est réveillée par le bruit d’une ultime valise cognant les cloisons. La porte s’ouvre violemment. Une vieille dame me salue et s’installe. Le coup de la vieille ! Je n’y avais pas pensé. La vieille qui a du mal à monter dans le train qui se fait hisser sa valise, qui remercie, récupère sa valise et doucement se met en branle en direction de la place libre qui la séduira. Mais son bagage l’encombrant, elle progresse dans le couloir trop étroit avec les plus grandes difficultés et c’est bien après le départ du train qu’elle finit par s’installer exactement… en face de moi !
J’esquisse un sourire que j’espère pas trop forcé. Elle me le renvoie et l’accompagne de quelques considérations bruyantes dont je n’ai aucun souvenir. Peut-être sur la SNCF ou le temps ? Je détourne le regard et, sans violence, je recale ma tête, ferme les yeux montrant bien que je n’ai nulle intention de soutenir une conversation. Elle tourne sa tête vers le paysage. Soulagé je m’abandonne à mes pensées. Lorsque j’ouvre les yeux, je la découvre en train de lire le Figaro. Je la regarde discrètement et en effet elle a tout à fait l’allure qui sied au lectorat présumé de ce journal. Vêtue simplement, sans ostentation, mais trop gentiment propre. Bourgeoise. Je ne peux relier son apparence à rien de familier, mais elle ne fait résolument pas peur. Je ne sais plus à quel moment elle m’a adressé la parole ni par quoi elle a commencé.
« Vous allez jusqu’où ? ».
Peut-être.
« À la frontière ».
« Ha bien… Je m’arrête avant ! ».
Ouf !
« Vous êtes militaire ? Hein ! ».
Elle referme son journal et je prends ça comme un signe funeste.
« Je fais mon service, oui ».
« Ha ! en permission ! Mon mari pendant des années a reçu régulièrement ses copains de régiment. Quel ennui pour moi ! ».
« Heu ! Je ne pense pas fréquenter quelqu’un après ».
« Il vous reste longtemps ? Et vous y rester combien de mois maintenant ? ».
Mes réponses laconiques ne semblent pas la lasser et je m’attends au pire quand elle change de sujet en secouant son journal comme pour me l’indiquer et qu’elle m’annonce :
« Je reviens de Paris où nous avons installé une exposition de graffiti sous la direction de Jack Lang ! Vraiment quel homme charmant ! Et ces jeunes artistes font de ces choses… Mais il faut vivre avec son temps ! N’est-ce pas ? ».
Je suis réveillé et même intrigué par le hasard qui me met en face d’une grande mère inconnue qui me parle d’actualité artistique. Je me dis « ça n’arrive qu’à moi ce genre de chose » et ne l’écoutant qu’a demis, je me remémore une autre expérience datant de quelque mois où je me suis retrouvé dans un compartiment gavé en compagnie de stricts inconnus et qu’une sorte de miracle s’est produit. Une conversation s’est engagé entre tous les voyageurs sur un sujet absolument improbable : « la poésie ». Rien qu’en l’écrivant j’ai du mal à croire mes souvenirs.
La vieille Dame s’avère un compagnon de voyage supportable. Le trajet se passe sans que ne je prononce plus que quelques mots. Elle ne sait toujours rien de moi et je distingue doucement le paysage de son destin : la vie comme un enchaînement naturel et sans heurt de situations et de lieux. Sa conversation (son monologue…) ne laisse deviner aucun état d’âme. Née avec de l’argent, marié à l’argent, elle ne présente aucune trace des séquelles de l’angoisse perpétuelle de l’infortuné. Son âge a dû nécessairement lui faire traverser la guerre, mais rien de tragique ne transpire d’elle. Pudeur ou oblitération ? Je nage dans une ambiance des plus civiles et lorsqu’elle se lève à l’approche de sa destination, j’ai l’impression que nous venons de prendre le thé. Je l’aide à extraire sa valise du compartiment et me rassieds. Dans le couloir, elle attrape son bagage et brusquement se recule, tourne la tête vers moi et me lance un regard brillant d’une intensité inattendue :
« J’espère, jeune homme, que vous allez trouver ce que vous cherchez ! »
Je la regarde sortir de mon champ de vision sans comprendre avant de fixer la place vide en face de moi. Sa dernière phrase résonne dans le compartiment. Le train est arrêté. Des têtes glissent juste sous mon regard. Je ne les vois pas, mes yeux focalisés sur la surface de la vitre.
Remis de ma surprise, je ne comprends pas l’exacte portée de cette sentence. Mais alors que la phrase tourne en boucle dans mon crâne, je prends conscience que je n’oublierais plus cette anecdote.
Le reste du voyage passe vite. Geste automatique. Je prends mon immense sac noir et je me retrouve sur le quai quasi désert.
Cette ville est-elle une vraie ville ? Je rentre dans des rues qui semblent composer un grand décor minéral. L’absence d’habitant accentue l’impression de lieu naturel désertique. Les différentes époques d’architectures balnéaires qui se succèdent m’évoquent des nostalgies littéraires, des nostalgies qui ne m’appartiennent pas. Je dois faire un effort pour prendre conscience que je n’ai pas de réels souvenirs d’enfance liés à ces lieux. Il y a des lieux symboliques comme celui-ci qui évoque une imagerie si cohérente qu’elle se mêle aux souvenirs personnels. L’impression d’ancienne gloire, de décadence financière, de classes disparues qui se dégage de ses maisons renforce leurs pouvoirs d’imprégnations. Quelques immeubles plus modernes viennent scander de verticales déjà démodées l’alignement des antiques villas.
Je m’approche d’un quartier vivant. Je veux dire : « vivant toute l’année ». Des voitures garées le long des trottoirs et quelques êtres humains font disparaître le charme qui me faisait croire être, encore quelques secondes avant, hors du temps. J’arrive sur un petit rond-point planté d’arbre et occupé de gens immobiles et silencieux tenant une grande banderole couverte d’inscriptions que je ne comprends pas. Les gens d’ici ont une identité collective forte. Habitué à cette ambiance, je n’y prends pas garde. Plusieurs fois j’avais été prévenue de l’inopportunité d’une sortie dans une ville frontalière juste le soir d’un attentat. Je n’ai jamais posé de question. Même le jour où, enfermé dans l’armurerie de la caserne, j’ai reconnu la maison des voisins, aux infos à la télévision et que j’ai appris que le sous-sol cachait une planque d’armes, jamais je ne me suis senti ni en danger, ni concerné. L’entité culturelle de ce pays est si hermétique qu’un « étranger » comme moi ne peut espérer ni comprendre ni pénétrer quoi que ce soit. Je traverse le rond-point et j’aperçois le magasin. Mon but. C’est un tout petit pas-de-porte, mais très bien placé sur une rue perpendiculaire à la mer et à cent cinquante mètres de celle-ci. Je ralentis, observe la lumière qui joue avec la vitrine et regarde vers la plage. Je me demande si je ne devrais pas ressentir quelque chose. Rien. Juste cette impression que la vie s’est encore trompée d’acteur. Un mécanisme mental automatique classe ce moment dans ma collection de « sentiment d’irréalité » catégorie « à écrire un jour quand je serais grand ».
Je pousse la porte de la boutique avec mon sac.
« Tu es là ! ».
Son visage s’éclaire d’un large sourire qui dévoile presque toutes ses dents. Elle est visiblement contente. Par un effort de volonté, je chasse la gêne. Ma grande capacité à l’oubli me met souvent dans des situations inconfortables. J’ai du mal à adopter le bon comportement au bon degré d’intimité qui me lie aux gens. Un éloignement, même court, remet mon compteur affectif à zéro. Pour masquer mon trouble, je sors une plaisanterie. Mes plaisanteries, plus ou moins spirituelles, scandent chacun de mes états mentaux versatiles depuis ma naissance. Certains s’y habituent d’autres moins. Je me sers de mon sac énorme comme d’un rempart qui retarde mon approche, mais finis par le caler derrière le comptoir nain. Je le tasse comme je peux pour qu’il ne dépasse pas. Cette boutique est vraiment minuscule. La développeuse prend toute la place, séparé des clients par une étagère qui sert à présenter les boîtes de pellicules. Derrière la machine un peu plus grosse qu’un photocopieur, il y a une petite porte qui ouvre sur un résidu dans lequel elle entrepose les produits de développement.
« Attends, j’en ai plus pour longtemps. Je vais fermer le magasin et il ne restera plus qu’à nettoyer la machine… ».
« Tu sais, je ne suis pas pressé. Maintenant que je suis là… ».
« Je ne t’attendais pas si tôt. Tu ne devais pas arriver avant l’heure de la fermeture ».
« On ne sait jamais pour quel train ils nous libèrent… Les sous-officiers sont tous des abrutis sadiques, dangereux. S’ils voient que t’es speed, ils te demandent l’heure de ton train comme pour te faire une faveur et ils te bloquent en se marrant jusqu’à ce qu’ils soient sûrs que tu ne l’auras pas même en courant jusqu’à la gare… ».
« Mais ça, c’est rien. À chaque fois qu’ils ne sont pas surveillés par un officier, ils abusent de leurs pouvoirs. C’est un système tacite d’avilissement de l’individu qui accélère sa dissolution dans un seul corps répugnant… ».
Elle ne m’écoute pas tout à son sourire. Mais peut-être que j’ai grommelé pour moi-même. Elle m’entraîne vers la machine.
« Regarde ! ».
Elle me présente quelques photos absolument monochromes, bleues, orange.
« J’ai fait ça en calibrant la machine. Ce sont de véritable monochrome photographique !!! ». Elle est très fière de sa trouvaille. Ses petites icônes colorées à la main elle m’entraîne vers le fond de la pièce.
« Viens ! ici on sera à l’abri des regards ».
Elle ouvre le débarras et m’entraîne dedans. C’est un espace exigu meublé d’une simple table de bois. En face de la porte, une petite fenêtre assez haute apporte une faible lumière. Elle me colle à la table, se plaque contre moi, et m’embrasse. J’y réponds et l’enserre dans mes bras. Je ne sais jamais, peut-être par manque d’instinct, ce que veut exactement une fille. Même dans des situations à priori évidentes il m’est arrivé de découvrir à mes dépens qu’un malentendu était toujours possible. Je fais donc évoluer mes gestes avec la plus grande prudence. Ma langue dans sa bouche, mes yeux se perdent vers le décor, hors champ. Elle s’écarte et ri de plaisir. À ma grande surprise, elle me tient les hanches et commence à descendre comme si elle glissait sur mon corps.
Je me souviens clairement de l’avoir entendu me dire, sans que je lui demande, qu’elle détestait la fellation. N’y tenant pas particulièrement, j’en avais pris acte. Je m’inquiète de ses intentions, mais décide de la laisse faire lorsque, mes yeux passant sur la fenêtre, je découvre un énorme chat qui nous observe. Je ne peux détacher mon regard de ce chat qui me fixe.

Elle, tout a sa pulsion, a sorti mon sexe de mon pantalon et l’embrasse. Un bruit de gorge, comme un grognement et la nervosité de ses gestes m’indiquent son degré d’excitation. Je me sens un peu plus absent. Est-ce que j’existe vraiment ? Seul mon sexe est présent. Je suis son godemiché. Je reste figé face au chat pendant qu’elle me suce, mes mains cramponnées au bois de la table.
La mer grise, calme. Le vent froid. Le sable comme labouré. Je marche seul le long de la digue. Bientôt elle fermera le magasin et nous partirons.
Devant moi, une silhouette de jeune fille, 15 ou 16 ans, cheveux longs, recroquevillés sur le parapet, la tête entre les genoux, dos à la mer :
Un chagrin d’amour.
1992 participations à une expo collective à Bayonne.

De 1992 à 1994 Graphiste et artiste décorateur freelance : Co-création Chemin de croix de l’Église Sainte-Bernadette d’Angoulême avec Fabrice neaud. Décoration service gériatrique de l’hôpital de Girac, Angoulême. Nombreux travaux graphiques et publicitaires. Une vingtaine de Portraits de commande (acrylique sur toile).
1992 Chemin de croix de l’Église Sainte-Bernadette d’Angoulême avec Fabrice Neaud
Alors, Céline en automne 1992.
Dès que je l’ai rencontré, la douleur de ne pas l’avoir connu depuis toujours m’a foudroyé. J’aurais aimé assister à tout, jusqu’au plus insignifiant, tout ce qui l’avait amené jusque-là, ici et maintenant, dans le tunnel étroit de ma vie. Je voulais pouvoir remonter le temps, pour sécher toutes ses larmes passées, pour adoucir toutes les épreuves. J’étais jaloux de ceux qui l’avaient connu sans moi, et j’imaginais des situations ou géographiquement, nous avions dû être proches sans espoir de rencontre, ou peut-être même nous nous étions vu sans possibilité de nous voir. J’étais foudroyé, véritablement, devant l’improbable fragilité de notre intersection.
C’est ainsi, en 1992 que le roman commence…Le roman
1993-1996 Fondateur et président de l’Association d’artistes “les bras cassés”. création d’un atelier-galerie d’Artiste.
1993 Responsable des activités culturelles du Centre Socio-Culturel de La Couronne.
1993 Organisation de l’exposition “Le pénitencier de La couronne”. Centre Socio-Culturel de La Couronne.
Je me fais promener dans une voiture en compagnie de nouveaux abrutis « en campagne ». J’ai bêtement accepté leurs invitations. Ils espèrent encore m’asservir. J’emploie ce terme fort, car c’était exactement le cas. Il est des gens qui ne conçoivent les relations humaines que comme des rapports de dominations. Je ne sais trop pourquoi ils pensent m’utiliser ou au minimum m’embrigader. Ils ont même de l’ambition pour moi. Le service militaire — d’où je reviens juste — n’ayant pas réussi, ces politicards amateurs n’ont aucune chance. Ils ne le savent pas encore et c’est en parfaite confiance qu’ils me traînent avec eux. Je les regarde avec curiosité et amusement. La campagne électorale bat son plein. Avec leurs seaux, leurs colles à tapisserie et leur gros pinceau, ils reniflent les limites de leurs hypothétiques territoires et marquent en bon chien les carrefours et murs d’église de leurs affichettes hideuses. Dans la voiture il est question de territoire encore, de fief, de compromission, de transfert de voix, de population manipulable et de prédictions superstitieuses. Je me retrouve un peu perdu dans ce paysage vallonné, balladé de village en bourg, comme dans un étrange moyen-âge ou ces gens s’arrogent une supériorité qu’ils espèrent « de nature » et pourtant complètement arbitraire et malheureusement pour eux, encore virtuelle. Je suis en compagnie de représentants d’un parti démocratique des plus honorables qui offrent le resto a un de leur ennemi héréditaire. En fait, je ne suis pas vraiment un « ennemi » comme eux l’entendraient, même pas un opposant, surtout pas, mais en tant que l’une de leurs potentielles victimes naturelles, mes sens restent en alerte. Mais je me garde inutilement. Enflés d’orgueil et naïfs par bêtise, ils sont aveugle ce jour-là a tout ce qui n’est pas « jeu de pouvoir ».
Bientôt les élections et comme le vent ils auront tous changé de parti. Et bientôt aussi, ils auront des doutes sur moi, et leurs esprits malades, saturés d’alcool mêlé de prozac, m’inventeront comme espion du parti d’en face à défaut de comprendre mes réticences à collaborer.
Le fascisme naturel ne se dévoile que dans l’intimité, au gré de confidences involontaires obscènes ou dans les situations extrêmes ou les choix deviennent instinctifs et que les tabous de langages sautent.
1993 Première exposition “bras cassés”, dans le premier atelier des bras Cassés. Expo peinture, halle de l’Hôpital de Girac. 1994 Scénographe et exposant de l’expo “Margo94”, rencontres internationales de la photo en Arles.
La première fois que j’ai entendu parler du réseau, ça devait être justement en 1994 à l’occasion d’un repas fêtant le bref et bien rare passage en France de Laurent Mignonneau. Revenant des États-Unis, il m’explique que son ordinateur est connecté à un extraordinaire réseau mondial reliant les universitaires. Je n’avais jamais entendu parler d’une chose pareille en France, enfermé sur son austère minitel. Comme je n’imaginai pas avoir les moyens de posséder un ordinateur, j’ai vite oublié cette anecdote pour retourner peindre dans l’atelier associatif du groupe d’artiste que nous avions fondé en janvier 1993 avec, entre autres, Fabrice neaud qui plus tard nous fit la désagréable surprise de nous transformer à notre insu en personnage de bande dessinée. Quelques parcelles de notre histoire se trouvent donc disséminé dans son « journal » édité aux éditions EGO comme X. Disons plutôt son point de vue, très très subjectif, sur notre histoire commune. En 1995, le groupe éclate, destin normal d’à peu près tout groupe d’Artiste, et je pars avec Céline pour d’autres cieux.
Dimanche 21 octobre 2007, à l’occasion d’un grand rangement, je découvre un agenda de poche 94 en piteux état. Avant destruction, je décide de noter ce qu’il contient ici :
Mardi 28 décembre 1993 : rendez-vous avec Mr Rocher 56560259
Mercredi 5 janvier 94 : Rendez-vous avec le directeur de l’Hôpital à 11 heures
Vendredi 14 janvier 94 : petit plan d’un espace d’expo et « installation vidéo » de 10 à 12 heures
Jeudi 27 janvier 94 : 14 heures, rendez-vous avec le directeur du centre social
Jeudi 3 février 94 : 15 heures, auto-bilan
Lundi 28 février 94 : note « directeur du personnel Mme Si…, Couverture, Mme Sa…
Mardi 15 mars 94 : rendez-vous avec le directeur du centre social à midi (petit diable grotesque dessiné, tête de chauve-souris, queue de diable, jambes et bras « bâton » rachitique).
Jeudi 17 mars 94 à 10 heures, rendez-vous avec Mr T, conseillé municipal.
Lundi 21 mars 94 : 20 h 30 centre social
mardi 22 mars 94, 18 h, une adresse privée indiquée comme lieu de rende-vous…
mercredi 23 mars 94, rendez-vous avec le Mr T à la Mairie
Jeudi 24 mars 94, sécuritest à 10 heures…
Lundi 28 mars 94, 14 heures, rendez-vous avec le directeur de la maison de retraite « L.P. »
Vendredi 1er avril 94, notes énigmatiques en noir : « archi théâtre suivi de deux noms propres, et « paris » suivit de deux autres noms propres. En bleu 12 heures mercredi, et plus loin, « juin »…
UN GRAND VIDE.
Mercredi 4 mai 94, 10 heures, « M., facture et nuanciers »
Jeudi 12 mai, 10 heures : imprimeur
Vendredi 10 juin 94 liste : — amis — prix du bois clous à béton talc bas-mousse chair rendez-vous avec TR à 17 heures
Samedi 11 juin, notation énigmatique « canard-marché »
Vendredi 1er juillet, une simple croix peu loquace barre ce jour.
Les pages du 17 octobre au dimanche 13 novembre 1994 sont parcourues par un texte à l’envers dater du 5 avril 1994.
« Le 5 avril petit complément après coup de téléphone
Comment oser je ne pouvais pas leur dire que je ne voulais pas y aller. Parce que je m’en fous de la pièce. C’est eux que je ne voulais pas voir, leur gueule de con. Depuis le début du repas, j’avais une boule d’angoisse qui grossissait, la haine, ou appelle ça comme tu veux. Ils me débectent, me donnent envie de vomir. J’ai fait…
[Texte intercalé] ils essayent de m’attraper. Ils se comportaient comme en terrain conquis dans mon appartement.
…Comme je le fais parfois quand je me sens prisonnier de gens que je n’aime pas. J’ai alors envie de disparaître — que personne ne sache où je suis — qu’on me laisse tranquille. J’ai erré sans but sous la pluie et je pense que mon inquiétude à ton sujet m’a naturellement ramené vers XXXXX Mais je savais que je ne te verrais sûrement pas. Le simple fait d’avoir été devant ta porte et de voir la télé allumée m’a rassuré et calmé et je suis rentré. C’est juste au moment de monter l’escalier que je me suis dit que je risquais de te faire peur. Je suis désolé. Encore une connerie de plus à mon actif. Ça parait peut-être idiot, mais je n’ai pas l’habitude de te voir malade et je souffre de ne pas pouvoir être prêt de toi alors que tu as mal dans ces moments là.
Tu ne veux pas de langage codé, car il t’angoisse Je supporte de moins en moins bien que mes élans naturels soient bridés par le qu’en-dira-t-on regard des autres. Je dois toujours faire attention à mon comportement, a ce que je dis, etc. c’est fatiguant et ça m’insurge. Je ne trouve pas ça normal. Je trouve contradictoire que tu me provoques un comportement naturel et détendu alors que je dois être faux. Je ne serais heureux que lorsque je serais ce que je dois être avec toi. Ce que tout mon être me pousse à être.
P.-S. Je veux bien une maison avec des volets automatiques, tout automatique, d’ailleurs !
Ce qui compte, c’est avec qui on vit.
Tu es la meilleure chose qui puisse m’arriver.»
et dans le sens normal, sur la dernière page prise par ce texte, au vendredi 21 octobre 94 :
50 serviettes 7 F 50
nappe 7x1,20 16 F 95
11 F 50 petites assiettes
1/3 de rose
31 F 16 bougies roses
Lundi 5 décembre 94, rendez-vous avec Mi… et un Nº de téléphone
Mardi 6 décembre 94, D… directeur artistique, B… Technique.
Mardi 13 décembre 94, 14 heures à l’école, et souligné : « Gérard »
Mercredi 14 décembre 94 : [illisible] de l’école
Page suivante : “Le roman”
Le roman
lundi 18 septembre 2006, par
Page précédente :« Bohème moderne »
Il s’appelle A. et je sens bien qu’il hésite à prendre la parole sinon pour nous assommer avec sa litanie larmoyante. Il faut dire qu’il se souvient encore de la lente glissade vers le vide quand les mains d’une femme se sont crispées sur son cou. Il n’a pas résisté. Il a même pris l’habitude de ne pas résister et attendait, bizarrement, calmement, le moment ou la limite serait franchi et qu’il ne reprendrait pas sa respiration ou encore peut-être quand la lame d’acier ne glisserait pas sur la peau de son ventre ou encore quand l’oreiller ne se soulèverait plus ou encore quand la voiture ne s’arrêterait pas sans trouver d’obstacle. Il a donc basculé en arrière et ne s’est jamais redressé. Il a continué à basculer et c’est de l’autre côté qu’il s’est retrouvé sur ses pieds. De l’autre côté.

…
…
C’est encore pire. Je dis ça et je me dis que ça veut rien dire, que l’histoire humaine, la culture humaine, l’Occidentale surtout, est passée par-dessus une petite phrase comme ça. « Je l’aime ». Surtout que je ne m’en suis pas rendu compte. Pas du tout. J’ai vu une silhouette svelte qui vibrait. Pas vu grand-chose. Une fille. Mais j’avais la tête ailleurs. Je suis pourtant un obsédé sexuel. Mais je n’aime pas la séduction. Je ne sais pas trop pourquoi je ne l’ai pas regardé. Faut dire que c’est plus facile de regarder une fille qui ne vous regarde pas. Je sais maintenant que la génétique donne à certains individus un surplus de séduction. J’ai vite remarqué son odeur. Sa sueur qu’elle exècre sent le parfum. Pour elle, c’est une odeur animale révoltante. Mais pour moi, et malheureusement pour bien d’autre, c’est un parfum capiteux. Bonjour. Tu veux un café ? Moui. Ouaip, mouais. Ça me pourrit les nerfs, mais j’aime ça. J’aime trop ça. Je ne peux pas résister.
Tu viens, on va boire un coup. Et la bière.
Chaque jour je pense à la mort, à la perte et surtout à la folie qui me frôle plus que toute autre compagne. Et tu comptes me séduire avec ce genre de discours ? Je ne sais pas. Je ne compte pas te séduire. Je ne sais pas séduire. Je suis plutôt moche non ? Moi, je ne me suis jamais occupé de la gueule des garçons.

Je n’ai qu’un moyen de partager un moment avec toi. Il nous faut un petit troquet et boire…
Tant que tu bois, tu ne penses pas à rentrer. Buvons ensemble. Encore. J’ai plus de fric. Pas grave. J’apprends doucement à m’en foutre. Boire pour être là, en face de toi. Tu vas m’apprendre ? Hein ? Tu vas m’apprendre à vivre ? à mourir aussi ? On se bourre la gueule et on se réveille pas. Chiche ! Bah. Mais non. Je viens de te rencontrer. Si ça doit être ça, OK. Mais je préfèrerais que tu vives. Tu dois vivre. Ma vie, la mienne, est sans importance.
Je suis né vieux de quelques millénaires. Peu bien mourir n’importe quand. Et c’est ce que j’ai voulu. Mais doucement, je commençais à découvrir quelque chose à perdre.
Un jour, j’ai arrêté de lire. Mais il m’a fallu quelque temps pour en prendre conscience. Bien sûr, ça n’a de sens que lorsqu’on me connaît. Depuis l’enfance, il était difficile de me voir sans un livre à la main. Et je ne pensais qu’à une chose, où que je sois : me caller dans un coin tranquille avec un truc à lire. Malgré les réprobations générales de ma famille et en particulier de ma mère, je supportais les injures, les brimades et les corvées en retournant chaque fois que je pouvais dans ma chambre pour reprendre ma lecture. Pour rien au monde je n’aurais interrompu la lecture d’un roman, et il m’arrivait de le tenir toute la nuit à la lumière clandestine d’une lampe de poche pour arriver au bout, sacrifiant ainsi, inconsciemment, mais obstinément, ma scolarité. Et lorsque je ne lisais pas, je restais malgré tout inaccessible à mon entourage, perdu dans ma voix intérieure qui ne s’éteignait jamais. Alors lorsque je me suis arrêté, j’en fus ébranlé.
J’ai pensé que j’étais mort, que quelque chose s’était brisé, que je me tassais dans la vie en m’y abandonnant comme un homme, comme les autres , les autres, ceux sans voix. J’allais glisser dans une normalité d’un vide effrayant. Le silence allait m’accompagner et permettre enfin que je puisse m’adapter socialement, vaquer à des activités normales, tenir des conversations anodines, répondre poliment aux commerçants, trouver un travail même ! J’ai gardé pour moi ces étranges angoisses que je lisais comme des augures. Mais les évènements s’enchaînant, je pris conscience de mon erreur. Je ne lisais plus pour une raison si bizarre qu’elle me semble encore incroyable. Ce qui peut se raconter n’est pas infini. J’ai épuisé des amis à comprendre un film aux premières bribes d’intrigue. Les histoires sont toutes les mêmes et c’est délectable, mais bien rare d’être surpris par une originalité. Non, je vivais un nouvel épisode de ma vie. J’étais rentré dans ce temps sans m’en rendre compte. C’est une caractéristique de la vie. Les choses changent sans qu’on s’en aperçoive. Ça glisse dans votre dos, et quand c’est bien installé, c’est trop tard, vous êtes dedans. Et là, sur un bord de chemin baigné par la lune, en sentant l’air à travers mes narines alcoolisées et la terre fraiche dans ma bouche, je me suis retrouvé dans le roman. Je vivais brusquement le livre sale de l’urine, du sang et du vomi de deux corps trop violemment emmêlés.
Elle parle et je comprends tout. Je suis si surpris de ce que j’entends que je me hasarde à parler. Je lui dis des choses comme ça et elle ne s’enfuit pas :
« Je me désespère de moi et de mes semblables. Ce qui a provoqué la réussite exceptionnelle de notre espèce n’est pas son exceptionnelle intelligence, mais son exceptionnelle aptitude à la barbarie. L’intelligence humaine, plutôt ingéniosité d’ailleurs, n’est que subordonnée à la barbarie, elle en est même l’une de ses manifestations. L’adaptabilité et l’ingéniosité, qualités au service de la barbarie ont garanti la réussite de l’espèce. Réussite qui se résume maintenant à la destruction annoncée et inéluctable de notre espace vital… »
…
J’étais nu, allongé dans un fond d’eau. La baignoire parallèle au rectangle de la salle de bain. Devant moi, le lavabo ; derrière ma tête, la porte et derrière la porte le vieil escalier de bois et en bas une soirée pleine d’antipathiques anciens étudiants des Beaux-Arts.
Je me lave chez elle. Là je savais qu’elle était belle. Je la reconnaissais déjà de loin à la moindre ondulation de son corps. (Ce que j’enregistre des gens : leurs façons de bouger.)
Posé dans mon bain, j’espérais à vide : si elle pouvait venir, laisser cette assemblée sotte pour me rejoindre là, dans son eau….
Qu’elle vienne me voir !
Alors, j’entends des pas précipités dans l’escalier et tout de suite la porte fébrile qui la libère. Je ne me souviens plus de ce qu’elle voulait. Me voir nu ?
Un autre soir elle avouera : « j’étais tellement terrorisée par ce que je faisais que je n’ai vu qu’une masse rose avec une tache sombre au milieu… tes poils ! »
Un an après. Je suis dans mon bain. Dans mon eau. Je l’attends. Je l’attends constamment maintenant. Je ne suis qu’une attente.
Elle se partage, mais revient toujours. Une fois, elle est arrivée. D’autres fois, je l’ai attendu et j’ai fini par me branler sans satisfaction. Pour résoudre…
Souvent elle ne vient pas. Mais seule et vide elle se trouve laide dans son miroir et fini parfois par se branler. Pour résoudre…
…
Quelle drôle d’idée. M’inviter à un grand repas chez ses grands parents alors qu’elle me connaît à peine. Mais son ami, un grand blond toujours content, trouva l’idée géniale et je ne trouvais rien à redire. En fait, je n’étais pas mécontent de gagner là un degré d’intimité supplémentaire. Je savais juste ses grands parents modestes agriculteurs quelque part près de la côte.
Le jour venu, je découvrais qu’elle était déjà partie et que je devais emmener son ami. “Il n’y a que 70 kilomètres. Je vais te montrer par où passer”. J’avais déjà ma petite idée du chemin à emprunter. La nationale pendant 30 bornes et ensuite la route de campagne pour les quarante restants. Adepte de la ligne droite, rationnelle comme à mon habitude, il me semblait impossible qu’on puisse envisager autre chose que cet angle composé de deux lignes droites dont une en quatre-voies ce qui nous assurait de ne pas être en retard. “Attends, tu vas pas passer par là, c’est mortel et c’est long ! Je connais un raccourci, on va passer à travers ! Ce grand gaillard remplit l’espace du passager et commence à jouer les copilotes avec une assurance déconcertante. “Tu es sur…” “ Oui, tu verras, y-a moins de kilomètres et en plus c’est beau”. “Bon…”. Après tout, qu’est-ce que ça pouvait bien faire. Je n’arrivais pas alors à accepter que mon envie d’arriver le plus vite possible ne tenait pas qu’a un sens exacerbé de la politesse. Là, à quelque centimètre de son mec si… si énormément sympathique, je ne pensais qu’au moment où je serais de nouveau en sa présence. Malsain, mais je ne savais déjà plus comment m’en sortir. On est censé être “pote”, je suppose, et donc partager une certaine convivialité, une certaine décontraction. Pour la décontraction, je n’ai pas trop à m’en faire. Il en a pour deux. Avec cet autisme particulier des extravertis, il est enthousiaste pour deux, trois, toutes les voitures que nous croisons et les villages que nous traversons, aveugle à ma pourtant évidente raideur gênée. Il ouvre la vitre et fait pendre son grand bras dehors, à l’aise dans le monde, le corps expansé. Il n’y a pas un quart d’heure que nous roulons quand il se penche sur son sac. “J’ai apporté des bonnes cassettes” et d’un même élan il a déjà violé l’autoradio avec une vieille cassette qui crache aussitôt du trash non identifié. Je m’enfonce brusquement d’un cercle supplémentaire dans l’enfer. La cassette vibre et fait vibrer la tôle de la voiture. C’est l’usine. Je conduis une petite usine sidérurgique à travers les méandres vomitifs des routes de campagnes. Un bateau de l’enfer sur une houle sauvage. Et par-dessus le marché, il veut entretenir la conversation. Une heure déjà que je godille sur cette route minuscule. Une bonne heure et je n’en vois pas la fin. Une heure pour faire 70 malheureux kilomètres.
On se retrouve en bout de table, dans une grande salle au sol fruste de béton poussiéreux. Une grande tablée, une grande bouffe, pour une occasion que j’ignore. En bout de table, sa grand-mêre et nous. Je suis en face d’elle et lui est à sa gauche. Le repas avance et quelque chose d’autre avance. Tout le monde boit, largement, généreusement. Ce grand gaillard à l’air si sûr de lui se comporte bizarrement, il glisse dans une humeur acide, commence à s’en prendre à elle, irrésistiblement aigri comme par une jalousie prémonitoire. Je n’aime pas ce que j’entends. Je le trouve violent, injuste, malsain. Sous le regard de sa grand-mère, je prends sa défense, de plus en plus fermement. Comment peut-il être si goujat avec sa compagne ? Je me sens soutenu par son ancêtre qui ne comprend pas ce qui se passe. Je me sens légitime, déjà, doucement, et malhonnête dans mon indignation. Je ne sais pas à quel moment elle m’emporte dehors. Viens ! Je suis. Nous sommes dans la cour, à gauche une grande grange. Nous oscillons ensemble.
Elle rit, elle rit, elle bouge saoule, elle me mène. Vers la grange, derrière les tracteurs, les bottes de paille. Amour champêtre, scène archétypale, vient. Nous grimpons dans cette architecture. Aménageons un nid. Le fantasme ne résiste pas longtemps à la contrainte des matériaux. La paille résiste mal à nos corps balourds lestés d’alcool. Je n’arrive pas à enlever son jean. Merde merde, on rit, on rit, chuuuut, attend, non, hé, bordel bordel, mais merde, on rit. Ça marche pas, ça s’enfonce, se défonce, notre sol, nos murs de paille, rien ne tient, c’est la zone. Et le jean s’en va, il s’en va tant qu’on le perd dans la paille. Merde merde. Nous voilà beaux. Juste à côté de la fête… Heureusement, elle a un tee-shirt long. Qu’est-ce qu’on fait ? Dans notre ivresse, la solution est une fuite en avant. On prend la caisse et on passe chez ma mère. Dans mon ancienne chambre, il doit encore y avoir mes fringues d’ado… Vient.
Ai-je une tête ? Je suis pris par le roman, par l’évidence de mes attentes enfin assouvies, de mon bonheur d’être ensemble. Nous roulons, saouls, jusqu’à la cité. Dans la maison, déception. Elle ne trouve pas grand-chose. Il y a juste une minijupe en jean. Drôle de look. Bon, qu’est-ce qu’on fait ? Tous des connards, on se casse. OK, on se casse. On rentre. OK, on rentre. Cette fois, on passe par la nationale. On n’y est pas encore. Ça roule, en équilibre haut perché, au-dessus de l’abîme, comme sur un fil ténu. Mais je suis avec elle. Alors, quelque chose se passe, quelque chose qui me dépasse, une force au dessus des abîmes possibles, au-delà des destins tragiques, je tiens le cap de nos vies, écartant toute tempête d’un regard d’acier.
On traverse des villages. Dans ces villages, des bars. Le soir avance. Au comptoir, commande, encore, elle grimpe sur le tabouret, avec sa minijupe. Les hommes matent raide. Je l’enroule, en riant, en buvant, je glisse mes doigts, comme avec une entraîneuse. La scène nous excite. Le roman. Le barman regarde de travers, de plus en plus. Les hommes rustres. Les regards pèsent. Nous buvons et elle rit de mes doigts qui trouvent, entre ses cuisses. J’écarte les chairs, le rire. C’est dangereux. Il faut fuir encore. La nuit est là, nous fuyons. La route. Encore un bar. Fermé. La nationale.
Je ne vois plus, je sens tout. Mes doigts. Nos rires. La ligne droite. Une trois voies, plus dangereuses. Mais quelque chose se passe. La voiture file droit, dans le noir. Roule. Elle se penche vers moi, frotte la bosse de mon pantalon, défait ma ceinture, ma braguette et sort mon sexe. On rit. On glousse plutôt. Nos respirations couvrent le bruit de la route. Elle ne résiste pas, vient, glisse, monte, m’enfourche, face à moi, me cachant complètement la route. La nationale. Je sers le volant, l’enserrant ensemble, le cale droit, la cale droit, poussant comme pour un piqué en avion. Sur le bord droit de mon oeil droit, je devine la scansion rythmée des arbres et sur le bord gauche de mon oeil gauche, la pulsation des phares qui nous croisent m’hypnotise. Son poids enfonce l’accélérateur. Droit. La nationale. Droit. Nos rires nous emportent. Elle coulisse sur ma bite, bordélique, aussi pratique que la paille, mais on s’en fout, ça s’emboite comme ça vient, sans gros résultat, sans gros contact. L’alcool. Anesthésie des peaux. Énervement. Fonce ! Je suis plein de la pulsation lumineuse de la route, pour toujours, fonce ! Une éternité définitive. Allez, allez, je tiens la route, comme un tunnel, à l’instinct. Longtemps.
Je lâche la main droite. Elle descend de moi, retrouve sa place du mort. La nationale. Droite. Je retrouve la route, le volant, les pédales. La voiture n’a pas dévié. Pas mort. Pourquoi ? On essayera autre chose. Une prochaine fois. Nous arriverons.
Le 15 octobre 1994, je note « Il y a des lendemains qui déchantent. Je ne veux plus penser à jeudi soir… des images qui m’obsèdent… » Et je gribouille vite pour ne pas oublier.

Note du 12 mars 1995
Une grande franchise semble fausse
Une grande adresse semble maladroite
Une grande éloquence semble muette
Lao Tseu
Je ne sais pas comment exprimer ce que je suis. Je sais que j’ai une « particularité » de fonctionnement qui semble parfois une monstruosité. C’est une malédiction. J’essaie de mettre ma capacité à raisonner au service de mes sensations. « Réussir à exprimer », voilà le but suprême de ma vie. Je serais toujours celui qui dit, et toujours on me condamnera pour avoir parlé. Je ne respecte pas le secret de l’être.
Le dimanche 8 janvier 1995, 20h 30
Samedi après-midi, j’ai été longuement regarder mon dernier tableau à l’atelier. En me tournant vers les HLM, j’ai eu une pensée mauvaise : « après tout ce qu’elle m’a dit, elle n’a pas d’autre idée que d’aller chez B. ! ». C’est peut-être injuste. Je ne sais pas. Je suis rentré chez moi et j’ai téléphoné à D. et F. et je me suis fait inviter à bouffer pour le soir. J’ai téléphoné à H. qui travaille au Musée et je lui ai donné rendez-vous au café du Commerce. Je me suis changé et je me suis enfui.
Ma première sortie en célibataire. À quatre, nous avons passé une soirée salutaire. Nous avons beaucoup ri. C’était détendu et on a fini par ne parler que de cul, même D…. Après cette excellente soirée, nous sommes rentrées en taxi, H. et moi, ce qui m’a coûté cher. tant pis.
Ce midi, on a fait une bouffe chez mes parents. D. n’est pas venue. J’ai tellement mangé que j’ai eu mal au ventre pendant deux heures. On est sorti de table à 18 heures. H., F. C. et C. M. se sont payé une soirée diapo de mon père - célèbre soirée diapo - pendant que je jouais au Mah-jong avec Fred, Yuk Wa et F.B.
Maintenant… Maintenant je regarde le film sur l’abbé Pierre. avec H. comment se fait-il que je ne sois pas heureux ? J’ai envie de pleurer et ce n’est pas vraiment le film qui me touche… Je pense toujours à elle sur le clic-clac, le corps recroquevillé, les genoux pliés, tant que je peux la prendre entièrement dans mes bras. Et son regard à ce moment-là. Je l’aime trop pour que deux ou trois folasses puissent me distraire. J’ai essayé de la dessiner comme ça. Je n’ai pas réussi. Oserais-je lui demander de poser dans cette position ? Il y a des choses profondes et graves, comme son regard parfois.
17 janvier 1995
Je regarde l’étrange petite Mairie par la fenêtre. Il est 16 h 37 à la grande horloge. Tout ce que j’avais à faire, c’est fait, très vite, sans que je m’en rende compte. Je n’ai pas pu me masturber en sortant de mon bain, car J. est arrivé pour la séance de pose. Je bandais lorsqu’elle est partie travailler. La séparation a été brutale, comme si une lame m’avait coupé l’érection. Castré. L’envie a tourné au vinaigre. J’enfouis ma tête dans le tee-shirt qu’elle a oublié sur la poignée de la fenêtre. J’y cherche la bonne molécule, celle de son odeur, celle qui me passe dans le corps et le cerveau comme une drogue. Comme un chien, je la trouve, cette précieuse trace et décide d’écrire pour anesthésier la frustration sexuelle.
L’attraper, je n’ai que ça dans la tête. La serrer, la pénétrer, par n’importe quel moyen, n’importe comment, la pénétrer. Une drôle de peur, sourde, me serre la gorge. Je suis serrée de partout. C’est violent, bon et douloureux. Je n’ai plus de passé, plus d’histoire, nous n’avons plus de passé commun, plus que l’instant. Comme des personnages neufs, d’une nouvelle histoire, une autre histoire, pas prévus, une histoire jeune de sexe pur.
Je souffre littéralement du manque de baise. Maintenant j’ai envie. Pourtant, je n’ai jamais autant baisé. Pourtant hier soir c’était encore différent, encore mieux. Je ne peux plus me penser autrement que tournant autour de l’axe unique de mon sexe dans le sien. Toute ma vie découle de mon sexe éjaculant en elle. Ma respiration, ma pensée, mes sentiments…
Je ne peux que trop la désirer, la faire fuir… mais je ne peux pas la frustrer, la laisser en manque… ni fuir. Trop envie. Trop bon. Trop bien.
Éternel début d’histoire.
Le 2 juin 1995
Hier soir, je sentais la catastrophe arriver. Une fois de plus je n’ai rien pu faire. Je suis parti en disant de ridicules paroles définitives. Je vais l’attendre toute la journée.
Page suivante : « Le château »
Le château
lundi 25 septembre 2006, par
Se terminait une période de liberté et de violence, la page précédente : “le roman”
1995 Assistant-scénographe de “Francophonie” Exposition BD indépendante FIBD 95
1995 Expositions de photographie, atelier des bras cassés “en mai, fait ce qu’il te plaît”.
1996 Expositions “deux peintres d’un coup”. Mirambeau. Charente maritime.
1996-97 Muséographie de “Les très riches heures du papier à rouler” pour le Musée du papier.
En 1996, alors que nous reposions nos organismes de cette période de bohème « pur jus » d’on nous sortions, j’ai le plaisir de croiser un ami que je n’avais pas vu depuis 5 ans. Je présentais donc Céline à Étienne Barthomeuf. Ils se découvrirent à l’occasion une immodérée passion commune pour les petites bestioles dessinées. La rencontre fut trop brève cette année-là, mais il eu le temps de nous parler de sa dernière création : un site Internet entièrement dédié à l’imagerie du cochon, l’illustre Pink Pig Page La rencontre avec cet « homme qui danse avec le cochon » allait changer notre destin ! L’adresse de son site, griffonné au moment du départ, allait nous inoculer un virus dont on ne guérit pas. Un bar cyber venait d’ouvrir dans notre quartier. L’inexpérience du patron ne nous découragea pas et nous avons découvert à grands frais, mais avec émerveillement nos premières pages html pleines de cochon rose.
Quand j’ai vu ces pages, j’ai regardé Céline et lui ais dit : Je veux ça ! Une exclamation révolutionnaire pour moi qui souffre d’une faible propension à la possession et même d’une certaine tendance au dénuement. Dans les mois qui suivirent, mon obsession mûrissant doucement, je finis par me résoudre à un acte encore plus contre-nature : j’entrais dans une banque pour obtenir un crédit. Et ainsi l’ordinateur et le réseau envahissaient ensemble nos vies.

1997/98 Stages Infographie Mairie d’Angoulême (Ils ne m’ont plus jamais laissé repartir…)
Le 4 juillet 1997
J’avais juré de faire découvrir le Pays Basque à Céline. Nous partons pour Saint-Jean-de-Luz pour participer à la « Fête du Thon » !
J’écris :
doucement les jours lents passent.
Les pluies d’été adoucissent le paysage.
Passé la trentaine, mon père a commencé à sortir de moi. Au hasard d’une intonation, d’une expression, d’un geste, il a commencé à suinter de moi, à me suivre comme mon ombre. Je ne lui ressemble pas, mais ce qui est lui en moi, dans la profondeur de la programmation génétique, a fini par s’exprimer plus clairement que la part de ma mère, par ma voix d’homme d’abord, le premier traumatisme d’entendre SA voix dans ma bouche, et par sa langue, par ses tics de langages, et un « humour de situation » très particulier.
Mars 1999 création du site “Bonobo.net”
J’écris :
J’ai besoin d’un certain degré de violence. Souvent je pense au noir albinos de Vian-Sulivan écrivain imposteur pour personnage imposteur — ne pas être ce que l’on semble être — que personne ne se doute de l’effet dissolvant de mon esprit sur toutes les existences convenues. Mais, loin de mes propres violences, je suis là ailleurs.
S’écoulent des jours meilleurs. Le rideau d’arbre se perce juste là sur la gauche et dégage la perspective des cimes. La douceur de l’air frais et détendu des hauteurs est inégalable. Aucune molécule odorante qui détonne. L’air et la lumière sont en accords. Les pierres et les végétaux sont en accords. Les sons et les mouvements en accord. Fréquence très basse, très très basse, quasi imperceptible — presque absence de temps. Espace limité, mais large. Le battement de mon cœur et quelques rythmes biologiques plus subtils. J’entends jusqu’au crissement discret de mes articulations qui égaye l’atmosphère.
Par mes narines, je sens l’air qui monte haut dans le crâne avant de descendre droit jusqu’au négatif interne de mon sexe, au plus bas du ventre. Les échanges thermiques rafraîchissent mes chairs intimes. L’épaisseur de mes mécaniques entre le vide interne et le vide externe irradie la chaleur de circulations intenses. extrême agitation de la vie biologique dans ce large calme apparent
Ma machine infernale dans l’atmosphère complice. Pas de célibat pour les machines biologiques.
Je viens pourtant de finir la lecture d’Extension du domaine de la Lutte. Le livre se termine sur un suicide. En reposant le livre sur la table, je pense à l’impossibilité de partager du bien. On ne peut en aucun cas proposer sa « position » comme modèle comportemental. Tous les destins sont uniques. Les mouvements collectifs sont des hallucinations floues. L’individuation qui fait tant parlés et tant écrire est la seule réalité d’une conscience. L’« animal social » est une formule redondante qui affiche le ridicule prétentieux de l’ignorance du sociologue qui ne veut pas savoir que le « social » de la formule n’est composé que de mimétisme et instinct animal. Pavlov vainqueur contre tous les sociologues. Il faut écarter les instincts grégaires avant de penser.
Lorsque ce petit livre est sorti en 1994, il a bousculé une génération. Cette année-là, un ami de mon ex-amie, sensible et cultivé d’après elle, s’est suicidé selon le protocole exact proposé par le livre. Ne le lisant que maintenant je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement. L’originalité du scénario rend improbable une coïncidence. Impossibilité de proposer du bien. Les douleurs s’identifient aux douleurs. Les regards lointains trompent. Ils font croire au semblable. L’ami suicidé a structuré sa douleur avec une architecture artificielle, fictionnelle, construite par un survivant. Le survivant décrit une aporie, publie, et écrit un autre livre et devient célèbre. Le lecteur fissuré prend la dernière page pour sa fin et prend le livre comme un accompagnateur. Il est plus facile de mourir à deux. Sans le livre peut-être pas de passage à l’acte, mais ce n’est pas le livre qui tue, c’est le livre qui meurt avec le lecteur qui meurt, lui, de ne pas se penser seul. On ne meurt pas d’être seul (d’ailleurs, les vrais solitaires vivent très vieux), on meurt de se croire lié. Il aurait mieux fait de lire Nietzche plutôt que de suivre l’actualité littéraire. L’amnésie tue. Je souris. Le bain des humains est des plus troubles et n’a vraiment rien de naturel. Le haut degré de mensonge qui fonde une personnalité humaine l’extrait de la sphère du « naturel ». La survie, et il me semble le lire clairement, ne se gagne que par un ambitieux processus de défrichement de soi.
La chaise en bois calé contre le balcon craque sous mon poids. Le dernier film de Stanle Kubrik sort en salle. L’idéologie américaine s’incarne, se fait de plus en plus claire. Les médias « lancent » le film en le présentant comme pornographique. Le premier public vite déçu dans son attente parle d’arnaque. Le bouche à oreille négatif détruit toute chance de succès pour l’œuvre orpheline. Je pense à Sollers qui a raison. Le spectacle a plusieurs façons de neutraliser le sens et les sens. Sous où surexposition peut importe, l’œuvre est malentendu. De plus en plus, on parle de fascisme pour qualifier le système ultralibéral américain. Les survivants à la Deuxième Guerre mondiale sont outrés de cet abus de langage. La nostalgie du grand libérateur les aveugle. Ils pensent que le fascisme se reconnaît à la sclérose absolue du système social pyramidal. Le fascisme aurait besoin d’un dictateur pour s’incarner. Ce fascisme-là est un fascisme imparfait. Des dires mêmes des intéressés le fascisme idéal doit suinter des êtres, de la totalité des êtres. Plus d’autorité incarnée, mais une maille rigide d’individu rigide tous agents d’un pouvoir immanent. L’inquisition permanente et interactive. C’est d’ailleurs ce que n’a cessé de répéter Hitler qui ne s’est jamais vu comme un dictateur, mais comme l’instrument d’une mythique machinerie célibataire, une mère castratrice absolue. Le spectacle sort des êtres comme l’étron. Le fascisme aujourd’hui fonctionne comme un virus invisible dont nous voyons les symptômes avancés aux états unis. Hanna Harrend expliquait déjà comment il serait dangereux de croire que ce fléau s’incarne dans un seul individu qui imposerai sa loi par sa seule force. Amusant comme cette erreur perdure. Qui n’a cru qu’il suffirai de se débarrasser de Milosevitch pour régler le « problème » du Kosovo. Désappointement de tous devant le fascisme général des Serbes. Désappointement encore plus grand devant les Kosovars devenant plus fascistes que les fascistes dès que l’histoire leur donne un fusil. Plus de bons, plus de méchants, mais une perversion endémique. Le rôle du spectacle dans la guerre ? Pas de guerre sans spectacle, et ça, depuis 30.000 ans faciles.
Soirée « Picasso » sur Arte. Vers minuit, overdose. Les œuvres de Picasso ont une force opérative qui agit en plein sur moi. J’ai voulu montrer à des amis dans une soirée trop arrosée, ce qu’est VRAIMENT Picasso, mais je n’ai pas pu. Envie de pleurer et de frapper. S’il ne voit pas, je ne peux rien faire et mon regard même n’existe pas. Frustration. Je suis en colère contre les journalistes qui ne font pas leur travail. 80 % de ce que diffuse la télévision ce soir n’a jamais, en trente ans, été diffusé. Scandale de l’acculturation organisé. Scandale de la répétition et du rabâchage systématiques. Combien de soirées rempli des mêmes malheureux bouts de films pendant que les archives débordent (au premier degré) de documents extraordinaires. Mais beaucoup de ces documents qui feraient l’Histoire plus objective, infirment des idées reçues qu’il est plus facile d’entretenir, de colporter et d’affirmer jusqu’à en faire le réel officiel.
Je sens bien que toutes ces conjectures — même ces colères — sont insignifiantes. Malgré leurs apparences de signifiance, elles ne sont que des habitudes prises par mon cerveau. Je reconnais des signes surentendus et les articule avec d’autres. Je pense donc en apparence, autonome. Presque. Comme les académiciens, je retrace des euphonies anciennes. Je me rends compte de mon « éducation » (donc de mes conditions d’élevage) et si je n’avais initialement pas d’éducation les années d’intimités avec les livres ont cadré mes pensées.
Le vent s’enfle sans devenir gênant. J’ai parfois, mais depuis très longtemps, la sensation d’être une voile dans le vent. « Formule ridicule ! » me dit une voix féminine au fond de la pièce. Mais je suis et reste ridicule comme moi-même. L’individu est toujours ridicule puisque c’est le collectif qui juge du ridicule.
Je hume l’air encore. La brume qui trouble le paysage me rentre dans les narines. J’ai collectionné des choses si précises… et tant de ses choses ont disparu de ma mémoire. Odeur d’iode. Le vent m’attrape comme un mouvement d’aïkido.
J’ai besoin d’un certain degré de violence. Je lui dis. La voix féminine. Je lui dis le matin au réveil et ça lui prend la tête, que « tous les combats sociaux sont sans fondement ». Que la génétique met en lumière le seul vrai combat ! Que les eugénistes sont les seuls ennemis ! Que tous les combats se battent contre des moulins. Qu’on se fout d’être riche ou pauvre, qu’on se foute de faire tels ou tels boulots ou de ne rien faire. Tout ça, c’est de la vie. Mais qu’il faut pas que le « né riche» se croit génétiquement sélectionné parce que c’est faux et dangereux pour l’espèce. Carrément. Que les vraies souffrances, c’est quand les nés riches d’office veulent étouffer le potentiel des nés nulle part. pour se justifier d’exploiter. Pour effacer la faute morale. L’eugénisme c’est ça : un prétexte à l’exploitation. Comment justifier que moi, sans rien faire (rien d’autre que se laisser glisser sur le rail d’une destinée préécrite) je consomme le monde et des vies d’autres. Le seul combat est celui des fondateurs de l’éducation républicaine. Presque. Donner la même chance à tous parce qu’on ne sait pas où vont naître les futurs fabricants de la culture humaine, sur le fumier ou sur les roses. Il y a des ouvriers heureux et des bourgeois heureux, mais c’est tout les jours qu’il naît un intellectuel ou un artiste dans une famille qui ne lui donnera pas la bonne nourriture. Et personne ne sait pourquoi. Quand l’esprit humain nait et que dès ses premières années il a conscience de lui même il souffre une souffrance que le corps social est incapable de connaître. Relire Zarathoustra en n’omettant pas cette fois que nietche ne s’adresse pas à tout le monde. Un livre anti-universel. À qui donc s’adresse-t-il ? À quelques un qui de naissance sont jetés hors de la cité. D’abord hors de leur famille parce qu’étranger par essence. Mais pire ils ne sont jetés à la rue, mais hors d’eux-mêmes. Interdit d’accès à eux-mêmes. Tu as la capacité de ne pas mentir ? Tu as un accès direct au monde sans passer par nous, l’ÉDUCATION ? Tu comprends parce que tu vois en toi ce qui est hors de toi ? Tu regardes droit et tes yeux voient sans nous ? tu n’es pas NOUS ! tu mens ! tu es fou ! ÇA n’existe pas. Et si tu jouis du Monde, en le touchant tais-toi ! Criminel ! La culture humaine s’oppose radicalement à la société humaine.
En 1999, j’écris beaucoup. En fin d’année, comme une prémonition de la chute à venir :
Je me souviens quand même d’un vertige ancien, répétitif comme un rêve obsessionnel. Il m’arrive des moments où je sens l’échelle de l’homme, des tout petits moments de claire conscience de l’infiniment petit du temps de vie vivant. Je sens alors physiquement la cohérence du temps historique maintenu par la chair culturelle produite par les microscopiques instants de consciences d’eux-mêmes d’une multitude d’être. Le « je suis » étincelle dans l’immensité noire du rien, si petit, si fragile, si rare quotidiennement que l’angoisse m’étreint. Je crois à tout moment l’effacement de l’homme par oublie de lui même. Et si je ne me réveillai pas en m’oubliant moi même dans la scansion des jours comptés ?
Comme un ours, mes sommeils sont de plus en plus longs.
Il y a bien une graduation des états de conscience. Sait-on jamais, lorsqu’on parle à quelqu’un, le plus spirituel soit-il, s’il est éveillé ou seulement mû par quelque mécanisme intellectuel inconscient rodé par l’habitude ? Peut-être que la part occulte de notre être garde trace de tout, mais que garde de notre vie notre conscience ? Y a-t-il vraiment une homogénéité de la personnalité alors que le souvenir de nous même est si résiduel ? Bergson parle de « Continuité créatrice » pour la trame physique du monde, mais la vie psychique, la seule que nous ayons, n’est pas continue (ne serait-ce que rythmé par la succession des veilles et des sommeils). Puis-je vraiment affirmer que je me sens ce que je fus ? Et qu’est-ce que je sens de ce que je suis ? Petit bagne
Là, exemplaire, écrirais-je ce que j’écris si je me souvenais à l’instant de tout ce que j’ai lu ?
Ne trouverais-je pas ridicule de paraphraser, synthétiser, caricaturer d’autres voies plus vieilles, plus intelligentes, plus cultivées sans honte, libre, grâce à l’amnésie ?
En toute chose il y a effondrement : la maison s’effondre , le corps s’effondre et un adversaire s’effondre. Le moment venu, le rythme change et ainsi l’effondrement se produit.
Miyamoto Musashi
Voilà que j’écris, un mois de décembre d’une fin de siècle, alors que la rengaine fatigante de mes journées de travail me semble insupportable. Le tronçonnage de mon temps me tronçonne et je finis par perdre mes morceaux dans l’accumulation des tâches artificielles. Je ne sais pas d’où ça vient et je ne m’en préoccupe pas, comme je ne me préoccupe pas de la syntaxe ou de la cohérence de mon propos. C’est un simple vomi qui sort en retournant mon ventre. Dans une sorte de délire mis conscient, je m’accroche au bois de ma table d’écriture et gratte la première feuille venue. En me relisant, je trouve ça idiot et incompréhensible, comme d’habitude, et je rejette la feuille sur un tas informe de paperasse.
J’écris :
« Le château. La façade noire me repousse, mais j’entre en regardant le sol. Il faut traverser le couloir immense… Là devant moi le miroir qui remplit le mur poursuivant le couloir taché par ma silhouette dérisoire. Les murs jaunes sont laids et l’Antiquité hétéroclite du bâtiment le pare d’une fausse valeur qui me dégoûte. L’élite du monde a mauvais goût et ce n’est pas d’aujourd’hui. Je dis c’est laid, mais ils me contredisent. Comment peut-on trouver laide cette architecture admirable qui incarne si bien la grandeur vide du pouvoir. Je murmure ma haine tout le long de ce tunnel qui résonne bassement des fausses conversations. Je passe et repasse évitant de dérouter mon regard pour ne pas accrocher les présences asservies qui hantent les bureaux. Les angles m’effraient, je les franchis comme on plonge et chaque fenêtre aspire mes yeux, sauvant au moins mon regard. J’avale les escaliers - défonce les portes vitrées - me cogne aux murs écaillés qui laissent des traces blanchâtres sur mon épaule. Les bonjours réticents me font vaciller. Certaines têtes se détournent sans répondre. Je nie directement le front des pédants impuissants, mais si bien apprêtés que je les crache comme une pollution. Je passe me demande combien de siècles mon corps pourrait en les frappant détruire ces murs épais. Je saignerais mes poings pour dissoudre ces enfers. La laideur opérative de la forme de ce monde me viole. D’un revers de main, J’interpelle la pierre. Tu as le pouvoir de décider donc c’est bien toi qui est responsable de la forme du monde et le monde est laid donc pourquoi décides-tu de sa forme puisque lorsque tu décides la laideur prend corps pour si longtemps qu’elle prend tout son temps pour tuer en torturant tous les corps naturellement indécis. Il ne faut pas parler ainsi, car toute l’argumentation du monde va avaler ton cri et lorsque tu seras silencieux, je pourrai nourrir mes enfants de ta vie informatisés. Mais si je décide de ne pas crier et d’œuvrer dans un silence de tombe a l’anéantissement inutile de toutes tes vanités… La coalition de mes ennemies est prête à appliquer toutes les armadas administratives pour aplanir ces velléitaires épines et que feras-tu donc qui égratignerait ma lisse puissance sinon te montrer au marbre des escaliers qui blesseront tes genoux. Impuissant j’enrage et maudit le silence des sales murs. Alors, j’invoque la tempête qui arrache ma colère et la porte à la pierre pour que se lève un vent plus fort que le siècle et que le bâtiment noir culminant prenne la gifle en plein. Que ses hautes cheminées vacillent, glisse et perce le plafond comme mon membre ou mon poing entraînant tout sur le sol devant la grande porte du pouvoir… »
Maintenant ce texte jeté me donne la nausée et je ne pense qu’à l’oublier. Mais les murs si proches de ma cage haut perchée me rappellent à ma condition.
L’angoisse persistante creuse mon ventre, provoque boulimie. Je trouve un reste de sandwich de midi que j’avale sans plaisir. Insatisfait je fouille le placard pour y découvrir une dérisoire boite de sardines à l’huile. Elle est légèrement grasse, mais je la retourne quand même entre mes doigts pour observer les motifs désuets de ce produit sans âge. Je récupère non sans mal l’ouvre-boîte là ou il était perdu et je glisse la tige fendue sur la lamelle coupante du métal. Le couvercle se décolle d’un coup avec un petit bruit caractéristique. Je ne peux empêcher ma main d’être souillée par une aspersion d’huile de sardine. Je regarde les petits morceaux de cadavres argentés apparaître et plonge brusquement dans des souvenirs d’enfances et de lectures anciennes. Je me pose lourdement sur la chaise derrière moi laissant mon bras pendre et l’huile se déverser. Les sardines, c’est « La guerre des boutons ». Peut-être que ça devrait être un bon souvenir d’une de mes premières lectures — Un livre jubilatoire — Et tous les pique-niques ensoleillés — Et les casse-dalles improvisés entre potes, après des nuits trop alcoolisées, l’adolescence, une vie que de vie, sans économie. Mais c’est une décharge de nostalgie douloureuse que je viens d’encaisser. Un temps d’inconscience et de possible abandon au plaisir s’est brusquement rappelé à moi. Le contraste avec ce que je suis aujourd’hui m’est insupportable. Impossible de faire le lien entre ce que j’étais et ce que je suis, comme si ces souvenirs imprécis et mélangés ne m’appartenaient pas. J’aurai très bien pu lire mon histoire ou la voir en film. Qu’est-ce qui me prouverait aujourd’hui que j’ai vécu ou pas vécu toutes ses choses enfouies qui viennent de m’achever. Je redresse la tête pour fixer le mur si proche, aussi proche que celui de mon bureau et je vois brusquement, comme si j’étais arraché à mon corps et projeter en l’air, les deux petits cubes entre lesquels ma vie se partage, suspendue dans l’espace : deux geôles séparées par mes déambulations somnambuliques alternatives. Cette simpliste et symétrique machine borne ma vie. Suis-je autre chose ? Soudain claustrophobe je me lève pour me précipiter vers la fenêtre. L’air frais de la nuit balaie toute pensée. Je respire, de nouveau à moi. En bas, la rue est vide. Des pas résonnent sur le pavé. Un groupe de femmes arrive en discutant bruyamment. Elles passent sous moi sans prendre conscience de ma présence. Mais leurs rires montent jusqu’à mon perchoir. Je me retrouve involontairement parmi elles, comme un fantôme, et absorbe indélicatement leurs conversations comme on boit à l’eau d’une source pure. Alors que je les regarde s’éloigner, une bourrasque subite balaye la rue et les décoiffe. Elles fuient et disparaissent au coin en poussant des cris. Les poussières tournoient, grimpent sur la façade. Je ferme vite la fenêtre, ivre de tout cet oxygène. Je n’ose pas me retourner, les yeux encore dehors. L’appartement ne garde pas longtemps la fraîcheur volée à la nuit. Je reviens à mes sardines qui finissent tristement au fond de mon estomac. Dans la rue, des volets mal attachés claquent. Je n’ai pas goûté les sardines autant que je m’y attendais. Même ce simple plaisir n’est plus qu’un souvenir fané. Comme le silence en rajoute à ma peine, je tente d’allumer la radio. Je capte un brouhaha d’émission sans parvenir à trouver une station stable. Je me rabats sur la télé. Mais là aussi quelque chose brouille la réception. J’en déduis, sans soulagement, que ma radio n’est pas cassée. Je fronce les sourcils, un peu inquiets. Un autre volet claque violemment. Sur le toit, quelque chose fouette les tuiles. Je retourne à la fenêtre. Elle résiste maintenant comme si une main appuyait de l’extérieur. Un étrange bruit de fond ne cesse de forcir depuis tout à l’heure. Je me résigne et m’installe à ma table. Je reste ainsi de longues minutes à écouter cette grosse voix qui entoure mon petit appartement comme pour m’isoler un peu plus du reste du monde. Brusquement la lumière s’éteint. Le moteur du frigo ralentit et s’arrête. La veilleuse du chauffe-eau a aussi disparu. Merde. Il manquait plus que ça. Le noir est anormalement profond. En me tournant vers la fenêtre je comprends que la panne est générale. L’éclairage public ne marche plus. Mais je suis chez moi et je n’ai pas besoin de lumière pour retrouver les bouts de chandelles dans le tiroir ainsi que les allumettes. Je ne comprends vraiment pas ce qui se passe. Je colle une bougie près de la radio, bien décidée à en tirer quelque chose. Je capte juste un bout de bulletin météo, et puis plus rien qu’un bruit de fond qui se module comme le vent. Découragé, je me tasse sur moi-même. Seule la flamme de la bougie anime la pièce. Le regard bas, je fixe les parois de ma tombe haut-perchée et mon corps comme mort sur cette triste chaise . Le bruit du vent en profite pour enfler. Je m’imagine un moment au milieu de l’océan, enfermé dans un phare assiégé par la tempête. Ma vie m’ennuie. Enfin celle qu’on veut bien me donner. Je ne comprends pas pourquoi je vais chaque jour accomplir mon lot de tâches inutiles. Pourquoi donc mes pieds jamais ne dévient ? C’est une puissance mystérieuse qui maintient ma trajectoire, parfois même contre ma volonté. Je sais parfaitement mon activité — le remplissage de mon temps — la perte de mon temps – la dissolution de mon temps — totalement injustifiable, autant que l’activité de tous, autour de moi, qui ne fait qu’entretenir la pelote inextricable des taches subordonnées. Je vois bien du haut de ma vigie le cul de bas de fosse qui piège mon espèce. Un cul de bas de fosse puant et trop plein. Un amoncellement sans nom de merde qui noie tout. « Les choses visibles ne prennent pas fin dans l’obscurité et le silence – elles s’évanouissent dans le plus visible que le visible : l’obscénité ». Ce n’est pas ma radio qui marche enfin. Juste un nouveau souvenir de lecture, plus récent, qui vient me hanter et remplir de sens historique mon terrier sombre. La voix de Baudrillard continue : « La finalité ne disparaît pas au profit de l’aléatoire, mais au profit d’une hyperfinalité, d’une hyperfonctionnalité : plus fonctionnel, plus final que le final…». La voix sonne comme une messe. Le sens me venge. « Dans un système où les choses sont de plus en plus livrées au hasard, la finalité tourne au délire, et il se développe des éléments qui savent trop bien excéder leur fin jusqu’à envahir le système tout entier ». Mais je reste là, restreins — et rien n’y fait rien — une voix comme le vent — sans conséquence. Mon souvenir s’interrompt sur « … et la croissance s’immobilise dans l’excroissance ». Et mon esprit revient à mon temps et je me retrouve ici, seul, avec le bruit du vent qui m’emporte et le temps, dehors, arrêté. Un craquement sinistre me réveille. Et un cri de tôle traîné lui répond. Je reviens à ma petite fenêtre. Mes yeux habitués à la faible lueur de la bougie perçoivent la luminosité étrange de la nuit. Le spectacle est apocalyptique. La rue est maintenant jonchée de tuile brisée et de tôle de zinc tordu. Une image de fin du monde passe sous mes yeux. Mais j’en ris. Je ne crois pas à la fin du monde. Au changement peut-être. J’espère toujours. Au réveil des histoires. À la remise en branle du mouvement du temps. Mais la fin du monde, non. Pas de fin. Pas encore. Un groupe d’enfants surexcités arrive dans ma rue. Ils courent partout en criant et en gesticulant. Le vent les saoule. Inconscients du danger, ils semblent voler au milieu de plaques de métal arrachées des toits et virevoltant comme des frisbees. Abasourdi, je vois une cheminée dégringoler en cascade de la façade d’en face. Les enfants fous exultent devant le spectacle et rient d’un des leurs qui s’est pris un éclat de pierre à la tête. La fin du monde pourrait ressembler à ça. Le décor est crédible. Distrait par la nouveauté, je me sens tout de suite mieux. J’approche ma chaise de la fenêtre pour m’installer confortablement. Mais le vent balaie tout, les enfants, les tôles, la poussière de pierre, et le calme s’installe réveillant mon ennui. Je reste comme ça quelques minutes, un peu abruti par la pression de l’air. Un craquement tout au bout de la rue m’oblige à me pencher pour VOIR, comme une vieille à sa fenêtre distraite seulement par le spectacle du passage. C’est l’Abribus qui souffre. Un petit barbu à lunettes rentre en scène et s’avance contre le vent. Sa silhouette vacillante, comme un pantin maladroit m’amuse. Il s’approche. Mais quand il arrive à la hauteur de l’Abribus, celui-ci s’écroule et se désarticule violemment. Pétrifié, l’homme rebrousse chemin et disparaît d’où il venait d’autant plus vite qu’il part dans le vent. Je ferme la fenêtre. Je reste là, le front appuyé au verre froid, et doucement tombe dans un sommeil léger entrecoupé de pensée sombre. Je me réveille dans mon lit. À un moment indéterminé de la nuit, j’ai dû me lever dans un demi-sommeil et me coucher. La lumière matinale est encore faible. Mon réveil ne marche pas, comme le reste des appareillages électriques. Je me rappelle doucement l’étrange soirée de tempête. Le calme est revenu, mais pas l’électricité. Avant toute chose, je vérifie que le gaz marche. Oui. Ouf ! Mon petit déjeuné est sauvé. Le simple fait de m’imaginer me passer de café m’angoisse. Là, je vais pouvoir ressortir la vieille cafetière en alu et j’aurais mon café, mon précieux café, mon starter de tous les matins ! Je me fous que la cafetière électrique ne marche pas. Elle fait du mauvais café. C’est sa rapidité qui me la fait préférer à la vieille chose au cul noirci planqué au fond du placard. Je prends un certain plaisir à me préparer ce café qui brise la monotonie de mes habitudes. Pendant que mon carburant se distille, je jette quand même un œil par la fenêtre. La rue est étonnement propre et calme. S’il n’y avait pas cette panne d’électricité, je croirais avoir rêvé.
Lorsque je descends dans la rue, je suis surpris par l’absence de désordre. La ville à été balayée et je ne trouve qu’un tas de gravats bien propre, circonscrit contre un mur par des cantonniers matinaux.
Quelque chose du monde a bougé. Quelque chose qui sort des systèmes humains s’est effondré. Le vent a poussé une cheminée et elle est venue percer le plafond du bâtiment. Le bâtiment. Le dur de la structure du langage humain. La chose qui enferme. Elle s’est écroulée sous l’effet d’un simple vent et la mécanique des corps à fait le reste. L’inéluctable de la trajectoire des masses. Toutes les conversations, tous les langages, toutes les persuasions arrachés effacés par la masse des pierres. Je reste devant le trou béant qui donne sur le ciel. Une sorte d’effroi me reste collée à la tempe, épinglée avec le souvenir de ce que j’ai écrit sous la rage…
Le 4 avril 2000, Lldm, créateur du site Le Terrier nous demande le mot de passe pour consulter le site “Bonoboclub”. Il en profite pour nous demander si nous acceptons des participations…
Je lui répond à 12 h 52 et 37 secondes :
nom d’utilisateur : amateur mot de passe : Seingalt
je peux aussi t’inscrire sur ma liste d’abonnés qui reçoivent l’actualité du site…
quand à exposer des invités sur Bonobo… on réfléchi… le Mo est précieux et le positionnement de Bonobo un peu … radical!
Mais on retournera plus longuement sur le terrier (dans le…).
A priori pourquoi pas !
On aime bien le principe : “compose ton diptyque”
Après reflexion, il reçoit une autre réponse le 6 mai à 12 h 34 et 16 secondes :
Bonjours!
Toujours partant ?
Alors pourquoi ne pas accueillir un plasticien sympathique de plus dans la gentille galerie de Bonobo?
Fais nous une proposition!
pourquoi pas un tit expo de 8 ou 10 infographies? ou un truc-bidule en ligne?
au fait :
j’ai regardé tes images (une sorte de “pictorialisme infographique” qui
est proche de ce qu’il y a déjà dans Bonobo)
mais j’ai été obligé de tricher pour voir les images en faisant "ouvrir
cette image" avec mon navigateur parcequ’elles ne venaient pas!
2001
Maintenant ce texte jeté me donne la nausée et je ne pense qu’à l’oublier. Gigognes, mes écrits se repoussent. Je relie ce texte plusieurs mois après l’avoir abandonné. D’abandon en abandon, le réel joue, avec le temps et prenant tout son temps, un jeu pervers avec mes histoires. Je comprends instantanément qu’il se passe quelque chose. De ces choses énormes, qui réduisent le monde à rien. Une collègue s’approche de mon bureau, la main collée à la joue et les yeux exorbités. Toute la journée, elle écoute la radio. Qu’a-t-elle entendu ?Elle ne cesse de répéter « c’est horrible, c’est horrible… ». J’allume la télévision dès rentrer chez moi. Je découvre des images qui passent en boucle au ralenti. Des images qui brisent. Je suis pour le vent. Mais rien du monde n’a bougé. Une stratégie d’aïkido, l’arme dérisoire du perdant, le pire fascisme, le nouveau, tous, ceux qui s’ignorent fasciste ont provoqué l’effondrement. Mais ce n’est pas le bâtiment qu’ils ont effacé.
« à cette heure survient un grand séisme : le dixième de la cité tombe, sept mille noms d’hommes sont tués dans le séisme. »
Les textes inscrits et trop lus et trop vieux jouent encore avec le réel. Et les lectures encore viennent provoquer le monde par-delà des siècles. Il est donc des textes que les illettrés ne doivent pas lire. Je retourne ma colère, autrefois contre la pierre des langages, sur les vieux textes imbéciles qui ont remplacé toutes les belles idoles. Mais ma colère est vaine et mes textes gigognes vont sûrement proliférer, et les mots continuer de jouer des tours pendables au réel mécanique.
2000-2003 Lecteur pour les Editions “Le Manuscrit”
2000 Créations du portail “leportillon.com”
2001 Créations de l’Association d’Artiste webmestre “Leportillon”.
2002 créations des sites des Editions Ego Comme X et des Editions de l’An 2
Le 1er novembre 2002. Je note pour mémoire ce qui m’arrive depuis quelques jours. Lors que j’ai découvert la psychanalyse, vers l’âge de 20 ans, il me semble avoir noté que l’autoanalyse était un fantasme. Seule l’analyse, dans le cadre de l’analyse, et Grâce à la longue relation avec l’analyste, permet la mise à jour du sens.
Il y a une dizaine de jours, je me suis réveillé avec une image double inscrite dans mon esprit. Comme sur un écran de cinéma, deux images, pas des idées, des images aux structures similaires : Avait dû coïncider un énervement excessif de mon père et un relâchement de mon comportement. Je devais avoir peut-être huit-dix ans. Je ne sais plus. Mon père s’acharne sur moi jusqu’à ce que je me retrouve par terre. C’est un des très rares souvenirs de violence paternelle. C’est un soir d’hiver. Il fait nuit. Il me traîne dehors et m’enferme dans une vieille cabane de bois, au fond du jardin. Ma sœur nous suit en hurlant et finit par se planter devant la porte en jurant de coucher là si on ne me libère pas. C’est la première image qui m’apparaît, à gauche exactement. L’autre image, c’est Antigone gardant le corps de son frère.
Pourquoi cette double image m’apparaît-elle ce matin-là ? Pourquoi ? Ma première pensée, après la lumière du parallèle, c’est que mon esprit me livre la cause de mon obsession pour Antigone, vers l’âge de vingt ans, et ma collection compulsive des diverses Antigones en diverses éditions. Je me présentais souvent, et bien illusoirement, comme plus antigonien qu’œdipien.
Lors que je rentre aux Beaux-Arts, vers cette époque, l’un de mes premiers cours parle des Antigones de Steiner. Moment important puisque je suis l’un des rares à ne pas venir de l’université, et malgré cela, je suis le seul à savoir de quoi il retourne. Cette séance m’enleva tout complexe culturel. De quoi bien démarrer.
J’ai trente-sept ans . Pourquoi une clef m’apparaît-elle aujourd’hui ?
Je n’aurais peut-être pas autant noté cet épisode si deux trois jours plus tard, je ne me réveillais avec le souvenir d’un épisode traumatisant de mon enfance que j’avais occulté. Une fessée paternelle. Période de présexualité. Je joue à des jeux bizarres avec ma sœur. On appelle ça par facilité « jouer aux docteurs ». Les adultes appellent ça comme ça. Ça occulte toute question. Nous faisons du bruit. Mon père, de l’autre bout de la maison, se décide à sévir. Nous devrions dormir depuis longtemps. Il arrive très vite, trop vite. Je me précipite dans mon lit, mais n’ai pas le temps de me reculotter. Car je suis nu. Je ne me souviens plus des règles des jeux qui nous excitaient tant. Mon père, arrive, tire le drap et d’un même mouvement m’inflige une fessée nerveuse. Il part sans un mot. Je reste prostré, humilié et comprenant qu’il n’a pas pu ne pas se rendre compte de mon état. Bling ! D’un coup, je suis pris en flagrant délit d’inceste et bling, je me prends une fessée par mon père.
Et ensuite encore autre chose, bien plus ancien. Là je me suis dit qu’il fallait que je note. La possibilité que je puisse mourir a même traversé mon esprit. Pourquoi ces choses ressortaient-elles comme des monstres marins venant affleurer à la surface et replongeant aussi vite dans les profondeurs ? Il était temps que je note. Déjà elles m’échappaient et j’ai dû faire un effort pour me souvenir de la troisième. De nouveau dans demi-sommeil, avant-hier, je crois, j’ai revu un de mes plus vieux souvenirs : l’annonce de la mort de mon arrière-grand-mère paternelle par ma mère. Je devais avoir trois-quatre ans. Je me lève et entre dans la cuisine. Une petite cuisine d’un appartement HLM des années 60. Ma mère est debout devant l’évier. Elle épluche des carottes. Elle se retourne avec une carotte à la main et m’annonce la mort de la grand-mère. Cette image est restée gravée. Ça fait partie de mes souvenirs rémanents. Je le lisais naturellement comme le moment de la découverte de la mort. Mais ce qui m’est venu, l’autre jour, c’est bien plus que ça : J’ai vu l’image de la mort, de la carotte, du couteau, de ma mère et brusquement, au réveil, j’y ai vu la castration. Cette carotte me fut comme révélée. Jusqu’à maintenant, elle était un détail de la scène. Un détail qui peut-être aurait dû m’interroger par son insistance à rester là mal grée son apparente insignifiance. Pour ce souvenir de l’acte associé à l’annonce (ma mère s’appelle Marie. Marie-France plus précisément), je lui prêtai une simple valeur mnémotechnique. Brusquement, un matin de mes 37 ans, l’icône se redessinait autour du couteau et de la carotte.
C’en est trop. En une semaine, c’est tous les fondements de la psychanalyse que je me prends dans la gueule. La mère, le père, la mort, l’inceste, l’homosexualité refoulée et la castration…
Ma vie s’éclaire et s’articule. Et tout reste obscur.
Huit jours plus tard. Plus de réminiscences.
Le 15 mars 2003, j’écris :
Enfer, tu y es.
J’ai bien cru en sortir, parfois, pendant de brefs instants, pacifiant mes enfers personnels, mais le monde, le décor, l’enfer, me rappellent à l’ordre.
2004 Jurys du “prix du premier roman” des Éditions le manuscrit remis pendant l’inauguration du Salon du Livre.
Janvier 2005. Festival de la bande dessinée d’A.
Cette année, les expos de bande dessinée, c’est toujours aussi chiant.
Quels ennuis — alors qu’il faut rien moins que nous confronter à un chef d’oeuvre pour réveiller notre âme de moderne flétri, quel ennui de nous coltiner ces murs tapissés de gribouillis fait pour être lu dans un gros fauteuil au milieu de son salon voir dans son lit et bien sur parasité par des processions de touristes apathiques.
Quels ennuis ! Faut-il vraiment en penser quelque chose ? Pas facile. Que dire des dessins proprets de Zep ? Bien, ce type à l’air résolument sympathique a réussi à créer une bande populaire et drôle, pas niaise, pour les enfants d’aujourd’hui. Il tient son truc à longueur d’album ce qui est sûrement une des choses les plus difficiles en bande dessinée. Le clan des dessinateurs autoproclamés « artistes » le déteste par simple jalousie. Pas la peine de chercher une motivation plus complexe, la jalousie, ça suffit. Mais qu’en dire quand ses charmantes dessinouilleries se retrouvent sur un mur comme des oeuvres… quand son personnage explose d’enflure jusqu’à remplir une salle ? Un Titeuf plus gros qu’un Michel Ange, vous trouvez ça raisonnable ? Pas vraiment. Surtout que c’est d’une laideur ! D’une laideur ! Non, franchement pas grand-chose à en dire. Lui ou un autre, sur un mur, la BD c’est ridicule. Et pourtant, je suis bien content d’y avoir découvert quelque auteur, sur les murs des expositions du Festival. Paradoxe, tout n’est que paradoxe. J’y ai vraiment découvert des merveilles, mais qu’il a fallu ensuite que j’achète, en livre, imprimé sur des pages de papier, parce que le graphisme codé de la bande dessinée n’a de raison d’être qu’imprimé, pour les lire dans mon fauteuil, ou pourquoi pas dans mon lit.
Mars 2005 organise les premières “Média médium Numérique” rencontres autour d’Internet et la création. Exposition d’Infographie (tirage numérique). Vidéo.
Depuis quelques années, trois-quatre peut-être, je me sens comme sur une piste savonnée. Parfois une crise, parfois d’étranges symptômes psychiques, parfois une impression de folie. En juillet 2005, J’ai quarante ans. et je sombre.
Page suivante “Petit bagne”
Petit bagne
vendredi 6 octobre 2006, par
Page précédente : « Le château »
Juillet
Ce matin, comme les autres. Rien de particulier. En me levant, j‘ai allumé la radio pour les infos. Pas que je sois un grand passionné d’actualité, mais je me demande bien ce que j’aurais pu faire d’autre, ne pouvant envisager de déjeuner seul en compagnie de mes bruits de mastication, déglutition, aspiration… Elle se lève plus tard et souvent je pars sans la voir. L’avantage de l’actualité, et je m’en laissais facilement convaincre, est d’être chaque matin renouvelé. Pendant que ma vie se déroule comme un ruban impeccablement calibré, le reste du monde gesticule à souhait pour créer quelque remous à même de me distraire l’esprit. Je goûte particulièrement l’écoute des commentateurs politiques. Ils ont déjà la vertu de parler longtemps, bien au-delà du temps normal d’un flash d’infos. Il me semble si sûr d’eux, si plein de leurs vérités, qu’ils emportent toujours mon adhésion quelque soit leur orientation. Et cette adhésion emporte à sa suite mon humeur qui s’en trouve ragaillardie. Les certitudes sont positives. Ma journée commence comme ça sous les meilleurs hospices positivistes.
Cela, bien sûr, dure en général le temps de mon petit déjeuné. Ensuite, dès ma porte refermée, quel que soit le temps, mon humeur tombe au fond de mon estomac pour ne plus remonter de la journée.
Une matinée comme les autres. Je sais que rejoindre le bureau à pied en seulement quelques minutes est un privilège. Pas de parcours en voiture ou transport en commun. Mais ce privilège se paye d’une désagréable impression de promiscuité entre mon temps privé et ce temps qu’on m’achète si médiocrement. La ville s’éveille doucement. Un moment fort civil. Le seul peut-être en milieu urbain. Mais rien ne change. Je suis mal, si bizarrement mal que pour la première fois de ma vie je ne comprends pas ce qui m’arrive et je me demande vraiment si je vais m’en sortir…
Un jour je me suis réveillé fonctionnaire sans trop savoir ce que cela pouvait bien vouloir dire. Dans un monde de chômeur aux aguets, je n’avais jamais cherché un emploi. Je ne pouvais envisager d’être utile à qui ou quoi que ce soit. Mais par un enchaînement d’événements minuscule, vraiment à peine perceptible, je me retrouve fonctionnaire, c’est-à-dire dans l’essence même de l’emploi, dans l’emploi-concept en quelque sorte. Si j’en était arrivé là à la suite de quelque bouleversement ou encore par quelques efforts de ma part, alors j’aurai su ce qui se tramait et j’aurai pu désamorcer, saboter, fuir pourquoi pas. Mais non, les choses avaient glissées lentement, doucement, imperceptiblement, et voilà, je n’avais rien vu venir.
Chaque matin, en marchant, je cherche à fixer mon esprit sur n’importe quoi pour ne pas penser à mon but. Le secret c’est de rester toujours pensif en laissant son corps s’occuper du reste. Une bonne journée est une journée qui passe ainsi, le corps occupé à assurer ses tâches automatiques pendant que l’esprit garde son temps propre sans se préoccuper une seconde de ce qui se passe dehors, là dehors, dans le monde des autres.
Je me disais qu’il était temps que je me concentre sur moi. Je me l’étais promis en comprenant que j’allais être mangé par le temps et les tâches innombrables qui remplissent ma vie. Et depuis, pas une seconde, rien, ou plutôt le plein, vie pleine et pas d’interstice, pas de place pour moi. Rien. Je ne suis qu’un homme qui marche, marche, parfois glissant de ses pensées a ses sens. Marche. Galaxie de conscience, maelström d’inconscience. Marche. Oublieux de ses pas. Marche. Attentif au grain du sol. Marche. Maladroit. De déséquilibre en déséquilibre, glissant dans un air. Marche. Rentrant les épaules, esquivant les regards croisés. Marche. Sur un gentil piano de Chopin. Marche. Marche. Marche. Doucement, la chaleur sape mes dernières velléités de nervosité. Un mécanisme d’acceptation rend mon corps lourd. Il faut éviter tout geste immobile. Déjà un temps de plein été qui semble vouloir s’installer durablement. Ce n’est pas désagréable. Mais si c’est supportable quelques jours de sentir son corps s’essorer de ses toxines accumulées pendant l’hiver, comment envisager de vivre plusieurs mois sans humidité ?
Déjà arrivé.
La façade noire du château rayonne de chaleur, troublant son image austère jusqu’à la rendre floue, évanescente comme un mirage. Illusion. Je sais sa matérialité écrasante, sans faille, quoique mes sens m’en disent. L’épaisseur des murs garde une fraîcheur moite quelque soit la saison. Il est donc rafraîchissant de rentrer dans le bâtiment. Mais malheureusement, la sensation disparaît vite remplacer par la lourdeur de l’atmosphère. Et dès que l’on attaque les premières marches du grand escalier d’honneur en pierre dure, on a l’impression de monter dans un four. Je ne sais pas si je survivrai à ce mois infernal. Cette année a mal commencé. Elle continue, visiblement décidée à garder son cap funeste…
J’ai maintenant quarante ans.
Août
Ce matin là, au premier regard dans la glace, je ne me reconnais pas. Peut-être cela s’est-il déjà produit. Mais cette fois, je reste pétrifié face à mon image. J’y reviens, relève les yeux, insiste, comme lorsqu’on cherche à mieux apercevoir une coupure du rasoir. Je ne me reconnais pas du tout, pas du tout. Alors, mon cerveau part en quête d’indice. Je sens que je dois trouver des choses en moi qui me permettrais de me sentir aujourd’hui le fruit d’une continuité commencé à l’autre bout, à ma naissance. Mais presque rien ne vient, et des images si lointaines que franchement je ne comprends pas ce qu’elles ont en commun avec l’image présente. Doucement mon image commence à me faire souffrir. Ne pas me sentir une continuité me fait souffrir. Comme si j’étais né à l’instant. Je regarde le siphon, bête, et relève la tête quand l’effluve d’égout qui en sort atteint mon nez. Là, juste à la limite haute de mon champ de vision, au dessus du miroir, je crois apercevoir une petite masse noire sur le mur. Je lève les yeux par réflexe, l’esprit collé à mes ablutions. Une énorme araignée noire est là, juste au dessus de ma tête, figée dans un immobilisme arrogant, presque menaçant. Un corps gras, des pattes puissantes, deux centimètres d’envergure. Elle ne me regarde pas, pas comme regarde un mammifère. Je devrais la tuer. Elle trône. Nous sommes à égalité de violence, à raz nos instincts. Malgré sa capacité de nuisance, je possède une force de frappe supérieure à elle par la simple disproportion de nos corps. L’écraser me répugne. Nous sommes programmés pour nous méfier de ces choses minuscules qui peuvent parfois nous empoisonner la vie, au sens littéral. Si je l’écrasais, elle subirait ce que les corps humains ont subit quand les étages de béton des Twin Tower se sont brusquement empilés sur eux. L’esprit humain ne peut pas concevoir son propre écrasement, juste décider d’écraser une araignée. Mais moi, je ne peux plus écraser une araignée. Je n’ai plus le droit. Une grosse araignée de buisson me l’a interdit, un jour, il y a bien 20 / 25 ans. Je fouillais une cabane de jardin pour trouver un diluant. Sur les étagères de bois, j’ai trouvé un vieux bidon de métal rouillé contenant un de ces produits violents dont l’industrie chimique a le secret. Je débouche péniblement le bidon et mon nez agressé m’indique avec certitude que ça, ça viendra bien à bout des peintures les plus récalcitrantes. En sortant de la cabane avec ma trouvaille à la main, je tombe nez à nez avec une araignée hideuse vibrant au centre de sa cible. Je ne sais pas ce qui m’a pris… Dans un réflexe, j’ai projeté du liquide sur le centre de la toile. L’araignée inondée s’est mise aussitôt à se contorsionner abominablement. Elle agonisait dans d’atroces douleurs, tordant ses membres dans tous les sens. Je restais paralysé. Je n’eus pas le temps de regretter mon geste. L’araignée mourante brancha son système nerveux sur le mien. Je me raidis à mon tour. Pendant une éternité de minutes, je vécus l’infernale agonie de l’araignée. Mon cerveau explosa sous la vague de douleur. Je n’étais qu’une brûlure, une plaie à vif, un immense cri muet. Lentement, lentement, les échos des flammes s’éternisant, je suis mort enfin, au centre même de ma toile détrempée. Je me réveillais hébété, dans la rémanence des brûlures, la gorge nouée par une inconsolable et glaciale tristesse. L’araignée morte n’était plus qu’une toute petite masse recroquevillée, dégoûtante encore du liquide agressif. Je m’éloignais en courant, affolé par cette impossible expérience empathique. Ce fut la première expérience que je ne rationalisais pas. Je laissais ça comme ça, sans commentaire, comme on laisse le soleil briller.
Inutile de rester plus longtemps devant celle-ci et devant moi. Je ne me reconnais pas. Je ne la tuerais pas. Il me suffit de me retourner pour me sentir, ne plus me voir, ne plus la voir. Il me suffit d’avancer dans le couloir pour laisser le temps reprendre son cours. Penser à autre chose. Mes propres propos sur le fantasme de la personnalité entrent en résonance avec le moment. Je sens physiquement ce qu’une intuition purement spéculative me faisait asséné à l’occasion. La personnalité n’a pas d’autre existence que légale. Métaphysiquement, il est impossible d’être autre chose qu’un présent sans racine, un amnésique mythomane, plus ou moins sur de ses mensonges-souvenirs.
Dans le salon, je remarque tout de suite l’erreur.
— Hum, ce n’est pas mon bol, le mien est rouge. — Je suis désolé, je n’ai pas fait attention… — C’est trop tard, ne le change pas maintenant qu’il est plein.
Elle a tout préparé, l’eau est chaude et servi, le thé commence déjà à infuser dans le bon demi-litre que contient ce bol jaune plutôt fait pour le café du matin. Mais je ne supporte plus le café et j’ai pris l’habitude de boire ainsi chaque jour une grande quantité de thé Earl Grey. Je préfère franchement le bol rouge. Celui-ci n’est pas mal. Mais je préfère le rouge. Il y a quelques années encore, je n’aurais jamais été atteint par ce genre de considération. Maintenant, j’ai d’étranges résistances qui me peinent quand je me surprends à m’y abandonner. Je m’exaspère de la moindre broutille pendant qu’elle, au contraire, devient de plus en plus conciliante, même d’une adorable prévenance envers moi, comme si doucement nous transvasions l’un dans l’autre nos humeurs aigres douces. Chaque matin, le temps passe vite et je culpabilise de la laisser si vite. Je dois partir. À peine le temps d’esquisser une conversation qu’il faut que je me lève et que je franchisse cette porte qui va escamoter sa présence. Il y a malgré tout des choses qui ne changent pas. Je ne supporte toujours pas l’infranchissable abîme qui sépare la présence de l’absence. Ce qui semble ne choquer personne me traumatise et m’interroge. Depuis tout enfant je me demande quelle est cette obligation étrange. Le corps doit être là, et la présence ne tient qu’à ça — autant dire à rien — et nous sommes tenus ainsi dans une perpétuelle insécurité à la merci de l’escamotage du corps présent. Seuls ceux qui ne se supportent pas comprennent ce que la présence de l’autre a de précieux, d’irréductiblement précieux. Je suis persuadé que la prolifération des téléphones portable qui semble ne répondre à aucune réelle utilité, sert silencieusement à ça, à cette angoisse non dite.
Il y a un instant de déchirement. Celui-là ou je me décide à me tourner et à avancer le long du couloir vers l’ailleurs. Je n’ai jamais envie de m’arracher à sa présence pour plonger dans mon autre vie peuplée de gens que je côtoie par obligation. Ce matin là encore, dans l’escalier, j’essaie de l’apercevoir un dernier instant, pour balancer un dernier sourire-message ou un simple geste de la main. Mais je n’entends que les bruits de notre porte qui claque et de la clef qui verrouille.
En bas de l’escalier, je tombe sur la vieille emmerdeuse du rez-de-chaussé qui sort de chez elle encombrée d’un énorme sac-poubelle et d’une valise. Alors que je passe le plus vite possible dans le hall, je l’entends qui m’alpague : « je vais profiter de la porte… ». Je suis coincé. Je tiens donc la porte grande ouverte en attendant qu’elle traîne ses sacs à travers le hall. Je suis déjà en retard et voilà que je vais devoir lui porter ses trucs qui ont l’air si lourd… Elle passe la porte et comme d’habitude commence sa phrase comme si elle allait me raconter toute sa vie, là, sur le palier. je remarque qu’elle a pris un sacré coup de vieux. Elle tremblote et sa tête commence à se ratatiner sur elle-même comme une pomme de Cézanne. Je vais devoir lui porter ses sacs jusqu’au local poubelle, je le sens… Je décrypte laborieusement le sens de ses phrases emmêlées tout en continuant à tenir vaillamment la porte. Elle revient donc de vacances, et, « il y a dû y avoir une sorte d’orage… » — je lui confirme, il y a eu en effet un violent orage, plutôt même une tempête très courte, mais très brutale comme il y en a maintenant toute l’année et qu’on identifie comme un des effets concrets du changement climatique — et sa voisine qui devait garder son appartement à disjoncter l’électricité sans penser à son congélateur. Le résultat est sous mes yeux, dans le sac-poubelle et la vieille valise : des kilos de denrées perdus. Elle ajoute avec une pointe de colère : « plus de 100 000 francs gaspillés ! ». J’en déduis très vite qu’elle parle encore en anciens francs et qu’elle mourra sûrement sans jamais se mettre à l’euro. Je lâche la porte et m’éloigne goujatement dans la direction opposée. Je l’entends encore qui selon sa désagréable habitude lance un sonore et appuyé « merci pour la porte ! » qui résonne dans mes oreilles comme une condamnation morale. En marchant dans la douce fraîcheur du matin, je me demande encore si je n’aurais pas dû prendre trois minutes et une grosse dose de patience pour supporter sa loghoré et mettre ainsi ma conscience en paix. En arrivant devant la fontaine, croisant deux ouvriers nonchalants, je pense encore à l’invalidité de toute notion de personnalité. Si certains devaient se rencontrer et dresser un portrait comportemental de ma petite personne, il y aurait des surprises. « Il est si serviable », « toujours de bonne humeur et prêt à rendre service », mais aussi, « un rustre qui ne dit pas bonjour », « quel ours ! quel goujat. C’est un sauvage ! ». La légèreté du fils de ma pensée ne survit pas au prochain croisement. La lumière est limpide et les architectures se détachent avec une netteté parfaite sur le ciel ce qui confère aux hauts appareillages de pierre une proximité trompeuse. Je décide d’être libre, de ne pas m’occuper de mon retard, de flâner le nez au vent et donc de prendre un chemin de traverse qui longe le paysage. Reste dans la lumière, dans l’air frais qui te lave des scories des angoisses passées.
Je passe donc par la cathédrale. Une habitude que j’ai prise depuis quelque temps : quand je suis en retard, je prends le chemin le plus long, comme pour affirmer le délitement de mes liens avec mon travail.
En pensant à ça, le long de la contre-allée bordée d’arbre, me vient encore ce discours obsédant, comme si je m’adressais à un interlocuteur averti, sur la nécessité pour moi d’abandonner cet emploi. Il n’est pas facile en ces temps de chômage de faire comprendre à qui que ce soi qu’on puisse lâcher un poste que tout le monde désire plus que tout. Je construis sans fin un argumentaire face à un interlocuteur flou, qui change régulièrement d’attribut. Et brusquement, ma pensée glisse très loin, s’élargit pour reculer et m’ouvrir à la vue le paysage complet de ma vie. Je comprends. J’en étais à reconnaître encore tout ce que ce travail m’avait apporté quand je compris ce qu’il m’avait vraiment apporté, et du même coup, je compris quelque chose sur moi que je n’avais jamais envisagé.
Je comprends comme une révélation que je suis vide, totalement vide. Bien sur, j’ai un esprit, vivace, qui s’est manifesté très précocement et me donne une conscience aiguë de moi-même. Mais je suis vide. Cet esprit ne regarde que le vide et c’est sûrement pour ça qu’il s’est tourné vers l’observation du monde et la pensée des autres. Je me souviens maintenant qu’en dernière année de primaire, j’avais compris douloureusement que d’autres dessinaient mieux que moi. Non pas qu’ils dessinaient vraiment mieux, j’aurais été incapable d’en juger à l’époque, mais qu’en fait, eux, ils dessinaient. C’est-à-dire qu’ils dessinaient et que les dessins sortaient d’eux (enfin un en particulier dont je ne me rappelle rien d’autre). Alors que moi, je pouvais dessiner. Je pouvais, mais rien ne sortait de moi sans que je le veuille par pure volonté, en me faisant déjà violence. J’en ai développé un complexe et j’ai compris que je ne serais pas le plus grand dessinateur de la terre. À l’adolescence, je ne sais pourquoi, peut-être simplement parce que je lisais tout ce qui me tombait sous la main depuis presque ma naissance, je voulais écrire. Mais le soir, quand je m’installais devant une feuille, il ne sortait que deux seuls mots : « je pars ».
J’en étais obsédé. Je m’arrachai les cheveux, mais rien ne venait. Je ne pouvais à l’époque comprendre pourquoi. Je sais maintenant. J’étais vide et ce « je pars » voulait dire « départ ». En effet, je partais, de rien, sans savoir où j’allais (à moins que ce n’ai été une longue incantation à jouir… Et que ça n’annonçait peut-être que ça, ma trop grande propension à jouir du monde dans un temps où je ne pouvais encore le soupçonner puisque je n’étais alors que douleur).
Pendant mes études aux Beaux-Arts, je réalisai des grands cercles blanc et plats juste barrés par un semblant de colonne vertébrale. Un travail d’une austérité déconcertante et qui d’ailleurs déconcertait tout le monde. Moi en premier. Je réalisais ces cercles en tournant autour. Je comprends aujourd’hui que rituellement, je tournais autour du vide de mon être et qu’il n’en sortait rien, rien d’autre qu’un squelette déjà sec. Lorsque je formalisais, en réponse à une demande, ou pour un exercice, je ne ressentais rien et il m’en restait toujours un drôle de goût dans la bouche qui pourrait se traduire par « ça ou autre chose… ».
J’ai rencontré beaucoup d’artistes pendant ces études, tous ayant en commun ce que justement je n’avais pas. Bien sur, je n’étais pas le seul dans mon cas, mais je savais que d’autre, eux, avaient en eux leur propre source dans laquelle ils pouvaient puiser pour formaliser. Ça sortait d’eux. C’était comme une évidence et l’école n’était là que pour leur créer un environnement protégé des contingences extérieures pour qu’ils aient le temps de perfectionner la mise en forme de cette « chose ».
Et ensuite… je l’ai rencontré, elle. Elle était ce que je n’étais pas. C’était évident, elle était son propre sol fertile. Elle cultivait son jardin là où je n’avais qu’un désert. Et j’ai senti brusquement plein de choses. Je brûlais instantanément de désir sexuel pour elle. Mais pas seulement. Nous étions hautement emboîtables, de corps comme d’esprit. J’ai mis un temps fou à comprendre parce que je ne pouvais imaginer que ce soit vrai. J’ai senti qu’il fallait que je me laisse, que je me laisse embarquer ou qu’elle veuille m’emmener. Et elle m’a embarquée. Nous avons vécu un flot d’aventures extrêmes que je n’aurais jamais vécues en suivant mes propres inclinaisons.
Avec elle, je me suis mis à vivre.
Ensuite, le hasard et la nécessité m’ont poussé ici et alors que je croyais ça impossible, j’ai eu un emploi. Je ne dis pas « trouver » puisque je n’ai pas cherché et que « ça s’est passé comme ça ». En fait, vraiment, « cela m’a été donné » par le hasard. Les premières années ont coulé dans un état d’inconscience d’elles-mêmes, donc sans souffrance. Mais doucement, la douleur est apparue, a commencé à s’installer et a enflé, jusqu’à aujourd’hui. En travaillant, j’ai appris un nombre incalculable de choses, sur tant de plans qu’il me faudra des années pour les ordonner. Mais ce n’est rien. J’ai changé bien sûr et je me sens psychiquement plus fort « dans le monde », mais ce n’est rien. Je comprends enfin le sens de tout ça. Ma rencontre avec elle et ça, ce temps de travail qui me semble parfois « perdu ». Je ne suis parti de rien. Je suis vide. Je n’ai pas d’autre choix que de me remplir du monde. Je n’existe qu’en me remplissant du monde et pour cela, il fallait que je sorte de moi, que je vive « autre chose », sinon, je serais resté éternellement à tourner autour de mon vide en suivant des doigts ma colonne vertébrale déviante.
Je regarde le paysage. Sa netteté matinale présage un après-midi caniculaire. Je m’approche d’un vieux assis sur un banc qui me regarde avec insistance. Je lève la tête et le fixe. Il baisse les yeux. Je n’aurais jamais soutenu son regard avant. Avant.
Je réfléchis. Quelle peut être la validité de ce qui vient de me passer par la tête ? Est-ce une divagation de plus ? Non. Je ne crois pas. Je dois me l’avouer enfin avec la plus grande fermeté : j’ai toujours été vide. Et maintenant, je peux écrire. Je ne pouvais pas écrire à 17 ans parce qu’il fallait que j’apprenne. Je devais apprendre le monde, m’apprendre moi-même, me remplir du monde des autres… Je comprends qu’elle m’a guidée, qu’elle m’a éclairée de sa lumière pour me sortir de mon propre puits. Elle a rendu mon bras fort et j’ai pu lui offrir. Elle m’a expliqué ce que j’étais. Et je comprends son trouble actuel. Elle a besoin d’un jardin plus grand comme une plante en pot a besoin d’être en pleine terre pour s’épanouir. Et moi, je dois agrandir mon cercle. Ici, je ne peux plus apprendre, seulement y mourir. Le remède tue. Il faut donc détruire les ponts… même si je sais que c’est un sacrilège, comme de détruire les ponts de bois de Rome.
Quelques centaines de mètres plus loin, j’arrive devant le bâtiment presque à regret. Sur les chemins du jardin, quelques vieilles personnes flânent. Je m’approche maintenant du porche. Sur le chemin il y a une vielle dame bien mise qui reste étrangement immobile et légèrement penchée en avant, comme regardant ses chevilles. Quand je m’approche, elle m’interpelle et je n’ai pas le temps de me dire « mais qu’est-ce qu’ils me veulent les vieux ce matin ? » qu’elle me demande « Jeune homme, voulez-vous bien me prêter votre bras pour traverser ça » et elle m’indique par terre une zone de pavé légèrement irrégulier de cinquante centimètres de large. Je jette un regard furtif à ses pieds qui tremblotent imperceptiblement. Elle ne semblait pas du tout invalide. Même plutôt en grande santé. Je lui laisse mon bras et elle traverse sans encombre cet infranchissable obstacle. « Voyez-vous, j’ai 83 ans et je viens juste d’être opéré et j’ai le plus grand mal pour marcher, vous comprenez ! Je suis déjà tombé deux fois depuis mon opération ! Vraiment ! » Je me surprends à lui demander « mais ou aller vous donc comme ça ? » Elle entrouvre son cabas. « Je vais porter mes bouteilles vides. Je cherche une grande poubelle, vous savez, ces grandes poubelles… il y en a une vers là, et ensuite je vais à la BNP » accompagnant ce dernier mot d’un grand geste circulaire comme pour indiquer l’envergure du voyage que cela représente.. Quelle coïncidence étrange ! Je veux lui dire qu’elle risque d’avoir des difficultés à passer la grille — il y a une petite surélévation de béton bien plus haute que les pavés quasi lisses qu’elle vient de passer —, mais elle est s’éloigne déjà en finissant : « merci jeune homme. La galanterie n’est pas morte ! ».
Je reste un peu vacant devant la grande grille antique. Je l’imagine racontant ça à ses amis, peut-être comme une grande aventure morale, entouré de considération diverse sur l’époque. Bien, brisant mon immobilité, je passe le porche. Je suis arrivé.
« Bonjour A ». Les hôtesses m’accueillent par un salut sonore et nominatif. Je réponds comme à mon habitude par un simple bonjour, quelles que soient la personne et la fonction de la personne, sans jamais l’individualiser. Que ce soit une femme de ménage, un chef d’entreprise ou le maire, personne n’obtient plus de moi qu’un simple bonjour à peine poli. Les années n’y ont rien fait, je ressens toujours une certaine tension au moment de traverser les longs couloirs qui me séparent de mon bureau. J’espère chaque jour ne rencontrer personne et j’évite autant que possible de tourner la tête vers les bureaux dont la porte est ouverte. Aux aguets comme un animal traqué, je tends mes sens pour percevoir les vibrations, les bruits ou les fluctuations de la lumière pour tenter d’ajuster mon pas de façon à ne pas croiser quelqu’un devant ou être rattrapé par quelque autre derrière. Il faudrait alors que je salue ma rencontre, et peut-être même, pire des hypothèses, serais-je interpellé sur un dossier en cours…
Je suis à peine installée devant mon bureau qu’un collègue inattendu arrive. — Je peux ? — Oui bien sûr, entre. Je lui dégage une chaise passablement encombrée de papier et de CD pour qu’il puisse s’installer à mes côtés. — Il paraît que tu as une panne de réseau ? — Non, en fait, je ne reçois plus de courrier depuis mercredi dernier. J’ai croisé Isabelle qui m’a dit que vous aviez fait « quelque chose » et que ça devait venir de là. Puisqu’elle semblait savoir, j’en ai déduit que ce serait rétabli rapidement… Vendredi, ne voyant rien venir, j’ai appelé le service informatique pour le signaler. J’ai eu une secrétaire qui m’a promis de transmettre le message…. Il bascule sur le dossier de la chaise et pousse un long soupir. « Je reviens juste de vacances. Ils ne m’ont rien dit, et même m’ont assuré qu’ils n’avaient rien fait mercredi… ». Je fais une grimace appropriée, enfin que j’imagine appropriée pour indiquer mon incompréhension et ma perplexité. Il dit alors comme dans un souffle « il faut que je te dise que je ne m’entends pas vraiment avec mes collègues ». Voilà le genre de petite phrase qui ne peut rester orpheline. Alors, je reste silencieux en attendant la suite. Je ne sais trop quoi penser de cette subite confidence. Cet informaticien-là est le dernier arrivé dans ce service. J’avais eu une drôle de première impression en le voyant, mais il s’est avéré très sympathique et anormalement serviable (pour un informaticien). Il est très difficile de juger les gens avec lesquels on travaille. Les relations sont encadrées, convenu, les situations limitées et il est possible de fréquenter quelqu’un pendant 10 ans sans rien savoir de lui. Mais on peut se fier à quelques indices et parmi ceux-là, celui qui m’est le plus cher : l’esprit. À quelques réflexions, quelques intonations de voix, parfois, on peut deviner qu’on a affaire à un être humain et pas un animal social. C’est rare, mais justement, il m’avait semblé que « celui-là » était bizarre.
Il me raconte comment l’ambiance de travail est lourde et comment, avec le temps, il s’était avéré qu’il ne sympathiserait pas avec ses collègues. — Même Michel… Je le coupe : — Oui, Michel, quel changement quand il est arrivé ! Franchement, on a vu la différence ! lui, il est vraiment compétent et nous a toujours dépannés… — Oui… Il a l’air gêné. Oui… Michel est compétent et c’est celui avec lequel ça va le mieux. Mais le problème, comme je lui ai dit, c’est que si on s’était rencontré dehors, jamais on serait devenu pote. Jamais. On n’a rien à voir ensemble…
Il me raconte calmement, en moulant plus encore son dos sur l’inconfortable dossier de la chaise, les histoires inextricables qui pourrissent irrémédiablement l’ambiance de son service. Je n’ai rien à en dire. Je devine la justesse de ses dires qui confirment pas mal de bruit qui court les couloirs du bâtiment. Mais je ne sais quoi lui dire. Je préfère lui reparler de sa situation personnelle. La cause de ses collègues est définitivement perdue. Je suis toujours surpris par la bassesse dont sont capables les gens. — Juste avant de partir en vacances — et d’ailleurs, on m’a bien fait sentir qu’on trouvait inadmissible que j’en prenne, en plein mois d’août, en effet, c’est bizarre non ? — J’ai été convoqué et Isabelle m’a dit que « je travaillais light »… Moi je travaille light… Je le regarde en essayant de lui signifier que je suis son allié. Il n’est pas plus scandalisé que ça. Je le trouve même particulièrement zen. Ces nouveaux venus du service informatique, dont il fait parti, partagent les mêmes caractéristiques : ils sont plus compétents et plus travailleurs que les anciens. En fait, quand je dis plus compétent, c’est un doux euphémisme puisque les anciens ne sont pas informaticien du tout, mais sont là par le hasard des mutations et s’acquittent de leurs tâches qu’avec force de protestation et réticences. Il reprend, toujours avec un certain détachement :
— En revenant de vacances, j’ai remis ma lettre de démission. Je pars dans un mois. Je pense que pendant ce mois, ma vie va être très difficile… tu sais, ça devenait plus possible. C’est ma femme et ma fille qui en supportaient les conséquences… J’ai compris quand l’autre jour, en sortant du salon, j’ai entendu ma femme dire à ma fille : « ce n’est rien, c’est pas grave, papa est énervé, mais tu verras, il va se calmer… ». C’est plus possible. —, mais, tu as une opportunité dehors ? Un boulot en vue ? — Non. — Ta femme a un bon poste ? — Elle bosse chez Merners. — Hum… Mais… alors, tu es obligé de retrouver un truc dans le coin ? — Tu sais… En décembre de l’année dernière, mon beau père est mort d’une crise cardiaque. Il avait 49 ans. 49 ans. Alors… depuis, avec ma femme, on a beaucoup réfléchi et on s’est dit que l’argent, on n’en avait rien à foutre, (et il force doucement le ton) rien à foutre.
Je reste silencieux en le regardant. Il est si jeune que ça ? Il m’a parlé des trente ans de sa femme… Son beau-père l’a donc eu à 19 ans. Je me tais toujours. Je ne sais pas trop quoi lui dire. Je sens que tout ce que je pourrais dire serait ridicule. Alors, je ne lui dis pas. Je ne lui dis pas que je ne pense qu’à une chose, me débarrasser de ce boulot. Je ne lui dis pas ce que je pense, ce que je crois, ce que je suis, c’est-à-dire pas franchement un employé modèle… mais ce serait idiot. Je ne suis pas un employé de bureau, je ne le serais jamais et je devine que c’est bien pour ça qu’il passe une bonne heure ici, planqué, à me raconter ça à moi, au lieu d’être affairé ailleurs.
Je me retrouve seul. Très seul. En cette période de l’année, la plupart des employés sont en vacances. Le bâtiment est quasi vide. Le reste de l’année, le téléphone n’arrête pas de sonner. Mais là, rien. Des journées entières sans sollicitation extérieure. On est sensé faire avancer le travail comme ça, de son propre chef. Mais cela s’avère très problématique en réalité. Les journées sont longues et il semble vite aberrant de rester enfermé là. La nature artificielle du travail n’en est que plus criante et vraiment, il faut faire des efforts moraux intenses pour ne pas fuir. Il est vraiment sympathique celui-là, il faut que je pense à lui téléphoner pour lui demander son émail perso. Je commence par lui écrire un émail puisque bizarrement, je peux écrire, mais ne plus rien recevoir. Mais je reviens à ma première idée. Je ne pense pas qu’il soit bon que j’envoie sur la messagerie interne une demande de mail personnelle agrémentée de l’adresse de mes sites. Il m’a raconté des choses sur les us de son futur ex-service qui m’en dissuade. Je soupire. Voilà encore quelque chose qui s’ajoute au contentieux. Je préfère vivre dans un monde peuplé de gens normaux, enfin normaux comme je l’entends, c’est à dire dénué de toute malignité et de toute animosité. Mais la réalité me rattrape toujours avec son lot d’histoire de trahisons, de jalousie, de vengeance aveugle, de complot idiot, de méchanceté gratuite.
Si les choses étaient différentes ? S’ils étaient tous différents ?
Le secret de l’univers. Je connais le secret de l’univers, mais ils ne le savent pas. Personne ne le sait. J’ai vite compris qu’il ne fallait pas le dire, jamais, jamais. Si tu parles alors leurs violences s’exacerbent encore et c’est vraiment très dangereux. Il ne faut rien dire. C’est un long apprentissage, pour celui qui sait, de ne plus rien dire, de ne plus avoir la tentation de répondre aux questions angoissées de ses contemporains. C’est dur. Au début, on se prend les pieds dans son savoir, on s’emberlificote dans des situations pénibles. Faut rien dire. Faut les regarder souffrir et même mourir en silence, en apprenant à ne plus rien ressentir, les regarder mourir avec cette grimace si particulière des souffrances irrésolues.
En fait, je mens. Je connaissais. Avant je connaissais. Mais ça a évolué. Maintenant, je sais que je peux connaître. Ce n’est pas pareil. Y-a quand même une sacrée nuance. Si le besoin s’en fait sentir, je peux connaître. Enfin, sérieusement, je crois surtout que je crois que si j’en avais besoin, je pourrais encore connaître. Mais franchement, ça fait combien d’années que rien ne s’est présenté ? Combien d’années ? Alors, il se pourrait bien que je ne sache plus rien ? Peut-être même que je ne sais plus rien, comme les autres. En fait, peut-être que je suis devenu normal, complètement normal, le plus normal même, quelque soit la validité d’une telle formule… C’est ça, je suis peut-être normal maintenant…
Il faut que j’arrête ça. Que mon cerveau arrête ça. Je deviens fou ? Suis-je fou ?
Un irrépressible besoin de bouger me lève de mon siège. Je ne peux plus rester devant cet écran. Des vagues d’énervement fébrile me submergent. Qu’est-ce que je pourrais trouver comme prétexte pour sortir de là ? Je pose le regard sur la pile de feuilles éparses dont je n’arrive jamais à me débarrasser. J’en vois une qui me donne une bonne occasion d’avoir le courage d’aller jusqu’à l’aile opposée. Je n’y mets jamais les pieds. C’est l’autre côté, celui de l’administration générale, l’aile kafkaïenne du bâtiment, une dangereuse zone d’irrationnel ou l’on craint à chaque instant de se perdre. Le corps devient maladroit, encombrant, on ne sait plus comment se comporter, ce que l’on fait là, à quelle porte l’on doit frapper, à qui il faut s’adresser et dans quel terme… Un vrai lieu de perdition.
en passant, je me précipite dans les toilettes comme un enfant peureux dans son lit. Je reste fige devant le miroir, scrutant quelque chose dans les détails de mon image. Suis-je fou ?
Pourquoi tout ce qui se passe dans ce lieu est-il imprégné d’irréalité ?
Pourquoi cette journée-là ?
Mon 40e anniversaire passe. Je prends quelques jours de vacances. Le deuxième jour, je me perds dans le couloir de l’appartement. Il fait 3 mètres de long. Je ne sais plus ou je suis, par où je dois aller. Quoi ? Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Elle me récupère, me guide. Nous sortons pour marcher. Je pleure. Nous avançons sous les arbres le long du rempart. Le grand paysage me fixe à ma droite. Je pleure de quoi ?
On prend la voiture et on se casse.
Dit-elle.
Voilà, le paysage se déroule, la lumière. Nous sommes perdus dans un jardin parcouru de ligne sinueuse de bitume. Quelques jours. En revenant, nous nous perdons un peu plus. Traverse. L’art du rallongement. Brusquement, je tourne à droite dans un petit chemin. Qu’est-ce que tu fais ? Au bout, un cul de sac, une petite place déserte et une église du XIe, sur un surplomb. Un tilleul et un banc dessous.
Lettre à LldM et Philippe De Jonckheere :
Vif du sujet : moi. Depuis quelques années, je n’allais pas vraiment bien. Je ne sais plus depuis combien de temps ? Le temps de se réparer du traumatisme social que nous avions subi, autre chose s’était installé et croissait. Il y a eu quelques crises. Le temps passait bon an mal an. Et puis les choses devinrent plus précises. Je pensais à la folie, et ça ne faisait qu’accroître mon désarroi devant ce que je ne pouvais visiblement pas contrôler. Pas habitué. Ça montait si violemment que je ne pouvais plus m’en sortir. J’ai fini par consulter un médecin vers le début du printemps 2005. Je pus ainsi expérimenter la toute relative notion de pathologie. Le médecin sourit et m’expliqua simplement qu’à mon âge, j’étais parfaitement normal. Pulsion morbide, obsession, comportement pulsionnel incohérent, phobie irrépressible de n’importe quoi, angoisse nocturne, etc. Normal. Ça à 20 ans, je dis pas, on t’interne directe. Mais à 40, t’es comme les autres, les autres qui traversent leurs jolies crises de la quarantaine, tous les autres qui vivent la même chose en silence, affolé, perdant le sommeil et épuisé par les efforts pour cacher « ça » à leur entourage… Normal. Merde. Je croyais que la crise de la quarantaine c’était le démon de midi, le truc à la mode. Non. Le démon de midi, c’est la version cinemato-parigo-bourgoise. En vrai, c’est le bordel, l’humain de base doit être mort avant quarante ans, l’espèce veut ça, mort, dans la nature, la moindre grippe t’a déjà couché. Mais l’aspirine.
En juin, l’enfer. Je n’avais pas vécu ça depuis exactement 1985, 20 ans. Le suicide ? Le suicide rode. Je me remets à lire des romans, en masse. Presque dix ans sans roman. Début juillet, j’ai quarante ans. Pas mort. Lut plus de roman qu’en dix ans. Fin juillet on doit prendre une semaine de vacances. Le deuxième jour, je fais une crise violente. Mon cerveau se bloque, une crise d’angoisse m’arrache. Je ne contrôle plus mon corps, je me perds littéralement dans le couloir de l’appartement. Pendant une éternité je suis perdu, j’avance d’un pas, je me retourne, je ne sais plus ou je suis, comme quand je me perds dans les supermarchés trop bruyants et trop lumineux. Agoraphobie de couloir. La culture me sert. Je dois ritualiser. Depuis quelques années, j’ai toujours avec moi du matériel de travail appartenant à mon employeur, comme l’appareil photo par exemple. Je prends ce matériel et je le ramène. Symbolique. Je tremble tout le long du chemin. Je pose ça dans mon bureau sans pouvoir adresser la parole à mon collègue. Ma gorge est nouée. Je retrouve Céline et nous allons marcher le long du rempart. Je pleure. Je tremble. Mais un filet d’air s’infiltre. Nous partons vers la mer le jour même. Quelques jours plus tard, on se perd dans le paysage. Sur une départementale déserte de Charente maritime, je tourne brusquement à droite, sur un petit chemin. C’est en haut d’une colline. Paysage raz, mesquin, sans grâce. Au bout du chemin, une église du XIe, très rustique, comme une église du XIe, sur une petite place de gravier blanc enceinte d’un muret. En contrebas, une mare nauséabonde hideuse. Bruit de grenouille. L’église est ouverte. Personne. Personne. On s’installe sous l’unique arbre, un tilleul. Je m’allonge sur le muret. SI on mangeait là. Calme. Premier calme depuis des années. En août, moyen. Mieux. Je pense que je devrais peut-être vous écrire, expliquer je ne sais trop comment pourquoi mes courriers sont rares depuis un an (plus ?), pourquoi je réponds laconiquement. Il a bien fallu que j’explique que je n’étais pas dans mon assiette à un ami ici. Il ne comprenait plus pourquoi je refusais systématiquement ses invitations.
En août, je pense, mais je n’y arrive pas. En septembre, je sens qu’il se passe quelque chose. Dix ans que je tiens plus debout, que je trébuche sur tout, que j’ai l’impression d’avoir 60 ans. Un truc se passe. Ma tête est fragile, mais. Je commence par ne plus être fatigué le soir. Jusqu’à ne pas pouvoir me coucher avant deux heures du mat, et me lever le matin, bosser la journée et reprendre. Pas normal. Le soir, j’ai la pêche. Mes muscles se réveillent. Je tiens debout. Je ne comprends pas. Un mois entier que je suis solide. Je commence lentement à y croire, sans plus. Je ne sais pas d’où je reviens, si je suis revenu, mais je veux que vous sachiez que j’ai souvent pensé vous écrire sans pouvoir. Voilà. Je crois que je suis de retour.
A.
Lettre à Sylvie Chabroux, pour les Éditions Ego Comme X :
C’est un véritable crève-cœur, mais je dois vous abandonner à partir de la rentrée. J’en ai déjà longuement parlé avec Loïc et donc il me restait à te prévenir… J’aurais dû le faire dès ta rentrée de vacances, mais je n’ai pas vu le temps passé et l’esprit toujours occupé à l’urgence… Voilà justement mon plus grave problème : mon temps devient de plus en plus précieux — précieux, car je n’ai plus de temps pour moi et ça devient de plus en plus dur à vivre — précieux parce que pris par mes vieux engagements auprès de vous, il me fallait parfois refuser ou différer des sollicitations professionnelles… disons… purement commerciales et donc beaucoup plus rémunératrices. À partir de la rentrée, je ne ferais plus de webmastering, disons plus à des conditions « amicales » qui me prennent malgré tout un temps fou et la continuité de mon esprit. En effet, un site internet demande une surveillance et représente une responsabilité qui ne fait que croître avec l’évolution du catalogue. Étant donné que je suis en quelque sorte le papa de ce site qui me tient particulièrement à cœur, comme me tient à cœur votre aventure collective, je ne vais pas disparaître comme ça, mais plutôt tenter de vous accompagner pour assurer la continuité de la publication sur le Web. Ça ne va pas être une mince affaire pour des tas de raisons, dont d’ailleurs le fait que je m’occupais complètement de la partie hébergement, mais aussi pour trouver quelqu’un qui ai les compétences pour tenir, faire évoluer le site, et même le perfectionner sans le mener dans une impasse. Il y a des tas de gens plus compétents que moi, mais il risque de ne pas être si conciliant. J’ai mis une bonne année pour me décider… J’en ai eu des sueurs ! Je tenais beaucoup à vous, j’ai le plus grand respect pour votre travail d’édition, et j’avais une idée précise de l’évolution possible de cet outil merveilleux que représente un site Internet. Mais, j’ai eu beau retourner les choses dans tous les sens, il me faut absolument retrouver du temps, et tant qu’à le « perdre pour autrui », du temps bassement, presque honteusement, « rentable ». Concrètement, je continue le chantier pour ce changement de maquette. Ensuite, il faudra bien sûr former quelqu’un pour les mises à jour, pour l’hébergement, le développement PHP, mais surtout trouver une personne capable de répondre à vos enjeux futurs. Il y a pléthore de ressources humaines sur Paris. Je vous donnerais les consignes techniques nécessaires et surtout obligatoires auxquelles devra répondre le prochain webmaster. Il vaudrait mieux que ce soit une seule personne. Si vous êtes perdu, je reste là bien sûr, et si vous ne trouvez personne, j’ai deux/trois idées sur Paris et même ici.
Je ne t’écris pas ça sans une certaine dose de culpabilité, peut-être idiote, mais inévitable après ces années d’engagement aussi bien professionnel qu’affectif à vos côtés.
Sois sûr de mon amitié (et de mon embarras)
A.
Mars 2006 Jury du 3e festival du Film amateur d’Angoulême.
Note du 2 mai 2006, sur le vif.
Je suis garé sur un parking de supermarché. J’ai entrouvert ma portière à cause de la chaleur. Je sens une présence. En me retournant, je découvre une femme le long de la voiture. Je pense que ma portière entrebâillée la gêne pour passer. Mais sans essayer d’avancer, elle m’interpelle et me fait sursauter : « Vous voulez savoir l’avenir ? ».
Je dis « non », déjà ennuyé, car me doutant bien qu’elle va être collante. « Il faut pas avoir peur de nous ! Nous ne sommes pas des gens méchants ! » ça me pique au vif. Je me retourne carrément et la regarde dans les yeux, malgré mes lunettes de soleil. « Ça ne m’intéresse pas ! ». J’ai affermi le ton de ma voix, l’adaptant à ce que j’imagine du caractère aguerri de la dame. Je suis têtu. « Donne ta main gauche ! ». Mes mains ne bougent pas d’un pouce. Têtu. « Tu ne veux pas savoir ? » « Non ! » « Donne ta main gauche ! » la voix est ferme et tendu, comme une injonction irrésistible. Je la regarde. « Non, ça ne m’intéresse pas ». « Non ». Un ange glacé. Elle me regarde fixement et me sort « Toi, beaucoup de travail, d’argent et d’amour pour l’année qui vient… de l’argent ! » et avec un ton doucereux tout nouveau "Tu n’as pas des pièces pour nous ? » « Non, non, non ». Elle me fixe encore. Un dernier regard avant de s’esquiver. « Toi, tu es gentil » avec un sourire triste…
Octobre 2006 : reprends mes études « là où je les avais laissés » : « ça recommence comme ça »
ça recommence comme ça
mercredi 25 octobre 2006, par
Ça recommence en octobre 2006, quand je reprends des études universitaires à 41 ans. Je mets alors le doigt À l'origine dans un nouvel engrenage…

«L’homme qui retourne vieilli à ses sources, à son origine, à son innocence, revient où il n’est jamais allé ; revoit ce qu’il n’a jamais vu ; et cette fausse reconnaissance est plus vraie que la vraie ; l’homme, guidé par la vraie-fausse reconnaissance, revient dans une Venise inconnue, et qu’il reconnaît pourtant, comme Ulysse reconnaît Ithaque et sa vieille Pénélope…»
La dernière page de L’irréversible et la nostalgie de Jankélévitch.
Je n’avais pas mesuré, même pas imaginé que ça puisse me faire quelque chose.
Je reviens vieilli.
20 ans entre la première fois où je suis entré ici et aujourd’hui.
Je n’attendais pas cette douce nausée qui m’accompagne, cette insensibilité à la fois, ce mélange de familiarité et d’absence de contact, absence de contact entre moi et ça, ce motif…Le site
Tout est trop facile, trop évident, comme si la place de mon corps était encore chaude. Je pensais être largué, mais immédiatement mon esprit s’est retrouvé, égal, plus plein, mais égal.
Comme toujours je ne fais pas le lien. Pas de continuité.
C’est terrifiant. Je suis en même temps surpris de glisser dans ce personnage, être ici, et horrifié de ce que je suis maintenant. Je ne peux plus jouir complètement. Je sens trop des individus, trop d’expérience, trop de violence, trop de dissimulation des imperceptibles signes qui suintent de chacun.
Par où suis-je donc passé pour être là. À l'origine
…
Je commence.
…
Tristesse.
Le premier jour de froid. Le 2 novembre l’automne commence avec un bon retard. Il faut s’y faire, vivre aujourd’hui dans un roman d’anticipation météorologique. Le cours de Jacques Lafon passe, parsemée de stimuli intellectuels qu’il ne faut pas trop amorcer pour ne pas dérouter ce cours, par ailleurs pertinent puisqu’il traverse nos « problématiques », pour user d’un vocabulaire déjà ad oc.
Ce Jacques-là doit nous faire un cours sur l’art interactif sans écran de projection et sans projecteur, bien sur. Il tourne son powerbook 15’ pour nous montrer des extraits d’un CD-ROM obsolète, comme tous les CD-ROM, et qui risque de sauter à tout moment. Sentiment d’équilibre instable et de dérisoire. Défilent des toutes petites pièces, qui jouent parfois avec le texte, texte qui nous reste complètement illisible. Il évoque les expérimentations de Jean Louis Boissier. On parle des années 90 et les débuts du Net, l’arrivée de Quicktime et du Gif animé, de la fourche, de la boucle… Le destin.
Ces expériences m’évoquent les miennes. Ma découverte du Web, en 1996. Mon accès au Web en 1998 et mes premières tentatives comme : ou encore comme ce continuum qui est une sorte de torture visuelle…
La sortie est d’un triste. Ces gens que je ne connais pas s’évanouissent vite laissant le décor vide. Leur train n’attend pas. J’hésite un instant avant de comprendre — me résigner — qu’il me faut remonter jusque sur le plateau, seul, sur ce décor triste. L’effet de déception passée — qu’attends-je ? — je suis content de me retrouver, de comprendre que le temps va être vaste et à moi, tout à moi, rien qu’obsédé par ma pensée.
…
Ça continue à l’image des premiers cours. Une montée brusque, un réveil de mon cerveau, comme neuf, et à l’arrivée, un plat lamentable, qui me laisse honteux alors que sans spectateur. Une honte d’honte, à vide.
Je ne vais quand même pas faire que démarrer en trombe pour instantanément n’avoir nulle part ou aller ? Qu’ont-ils dans le ventre ?Le désordre des discours
…
Vendredi 3 novembre, le jour du grand rendez-vous avec Hubertus Von Amelunxen, charmant et inquiétant, grand spécialiste de l’histoire de la photographie, trop intelligent pour être totalement dénué de perversité, à moins que ce ne soit autre chose… En sortant de ces rendez-vous, chacun d’entre nous a sa théorie. Tout le monde est amusé et charmé, mais… mais personne ne sait définir la nature de ce « mais ». Peut-être cette impression vient-elle de notre situation, entre le confessé et le psychanalysé, pas trop confortable. Et alors, cette sensation n’est que ça, le miroir de notre gène à être une gentille proie.
Puisque je traîne dans les couloirs de l’administration, j’en profite pour squatter le bureau de Jacques Lafon. Je lui annonce la naissance de ce site. Nous discutons des implications d’un tel exercice dans le cadre d’une école… Il accepte d’être cité et re-cité en affirmant « j’ai le goût du risque ». Il ne risque pas grand-chose, ce Jacques Lafon (la cible, c’est moi). il me fait une belle impression quand il s’esclaffe : « tu as pris le contre-pied du discours… » lorsque je prends le contre-pied de son discours, et je me murmure incidemment « je suis de retour chez moi ». Ce chez-moi est une certaine langue que je n’avais plus entendue. Ou autre chose. Ou autre chose. Je me sens tiraillé, partagé, traversé par des courants étranges, des forces anciennes, des sources endormies.
J’avais eu tant de mal à gagner mes galons de normalité…
…
En rentrant, je découvre dans ma boite mail un message contenant un étrange portrait de lui-même, son portrait officiel me dit-il.
Un scan 3D déplié de son visage, comme un écorché. Ça évoque les peaux écorchées des prisonniers dont se couvraient les Aztèques. Cette image, c’est la peau de Xipe Totec, le dieu écorché aztèque du renouveau de la nature et de la pluie, qui s’écorche lui-même pour nourrir l’humanité tel le grain de maïs. Une alternative réjouissante à l’ étymologie grecque du Pédagogue.
…
Ce soir, j’étais bien décidé à travailler. Mais Céline zappe et se fixe devant une émission d’Arte. J’entends « expressionnisme allemand »… Je jette un œil, aller, juste un œil. Elle s’est installée sur le canapé avec un calepin et elle prend des notes. Hum… Il faut peut-être que je jette plus qu’un œil.
Je ne suis pas près de bosser à ce train là. C’est le meilleur documentaire sur le sujet que j’ai pu voir. Une mine. Ça me rappelle que l’expressionnisme allemand était mon mouvement préféré. Cette peinture-là résume mon vieil amour de la peinture. Voilà qui me décide à choisir Max Beckman pour répondre à notre premier “exercice” méthodologique.
…
Le 9 novembre, nous avons notre premier cours avec Daniel Barthélemy que nous avons déjà croisé pendant la présentation du labo de Grenoble. Je l’avais remarqué derrière nous. Il avait prêté l’oreille et j’avais bien vu leur échange de regards quand j’ai émis quelques réflexions sur ce que j’entendais.
Comme normalement ici, nous mettons quelques minutes à comprendre la langue du cours. Nous devons toujours faire cet exercice de concentration particulier, cette tension de l’attention vers une langue chaque fois nouvelle. Mais nous rentrons dedans lentement et c’est agréable. Daniel Barthélemy a vécu une bonne part de l’histoire de l’art numérique. Son cours est très agréable… ou c’est lui qui est tout simplement charmant… Je me pose des questions sur moi. Ils sont vraiment tous sympathiques ou c’est le contraste avec les politiques que je fréquente depuis quinze ans qui me fait cet effet-là ?
Brusquement, en l’écoutant, deux mots viennent se balader sous mes yeux et reste là, comme un commentaire têtu à son discours : « évocation » & « invocation ». C’est une torture. Je le dis, je le dis pas… J’hésite. Je comprends comment, doucement, je n’échapperais pas à moi-même. Je n’ai pas envie pourtant. Je n’ai pas le temps… Mais je ne peux pas résister. Je lance mes deux mots dans le cours du cours, explicitant mon intuition. « Évocation » > culture. « Invocation » pensée magique. Et je n’appuie pas plus que ça. Je sens que c’est peut-être la clef de ma gêne devant les arts numériques interactifs, devant les recherches « temps réel » et toutes ces installations qui ressemblent tant à des rituels modernes. J’explicite : lorsque tu évoques le souvenir d’un grand père, dans un cadre familial, tu produis un récit qui, en effet, évoque l’existence d’un mort. C’est un acte culturel. Tu ne fais croire à personne que le mort est là. Mais tu peux aussi préparer une séance de spiritisme en obligeant les participants à réaliser un rituel, à « invoquer » le mort et accepter la présence réelle de l’esprit du mort… Edwina pige tout de suite. Elle comprend parfaitement qu’il y a quelque chose de désagréable dans ce que je viens de dire. Mais… oui, mais… on peut aussi… Je n’en sais rien Edwina. Juste une chose qui me passe par la tête. Mais je n’en rajoute pas, pas plus, pour ne pas creuser cette intuition et ses implications sur les « dispositifs » dont on nous parle ici. Et à quoi bon ? Les limites de mon objection cachée seraient vite atteintes. Je les sens plus que je les pense. Mais ma jolie construction binaire ne tiendrait pas longtemps, même si elle permet quand même d’avancer d’un cran dans l’expression de ma gêne diffuse, mais persistante, face à l’interactivité…
Pourtant, il n’y a pas que des attractions presse-bouton, ou autre toboggan qui sûrement offrent une bonne expérience pour les fonds de pantalon. Il a aussi des œuvres toutes simples comme le « Golden Calf » (veau d’or) de Jeffrey Shaw, installation datée, mais à la pertinence abyssale. Un simple exemple qui interdit d’évaquer trop précipitamment tout art interactif dans le grand parc d’attraction où s’évanoui en distraction le temps de mes contemporains…
…
Ce soir-là, Hubertus a tenu à organiser un pot de début d’année. Je découvre alors que rien ne change dans les écoles d’Art. L’orgie n’est jamais loin. Depuis quelques années, je ne peux plus boire autre chose que du vin rouge. Surtout, pour un amateur de champagne comme moi, je n’ai plus droit aux bulles. Même pas une eau pétillante. Mais d’expérience, je sais que le rouge passe sans problème. Je ne vais pas m’en plaindre. J’aime le rouge. Donc, un début d’ivresse me libérant de mes bonnes résolutions, je parle à tort et à travers. Je chope Wu Ming : “tu sais, tu parles toujours du Yin et du Yanggg. Tu sais que Rembrandt a inscrit le cercle dans un de ses tableaux ?”. Après j’ai dû baragouiner un truc sur les influences des arts extrêmes orientaux qui apparaissent bien avant la fin du XIXe siècle comme on l’entend trop souvent à cause des impressionnistes. Peut-être même, ais-je prononcé le nom de Marco Polo. Voilà, c’est hors propos et ridicule. Je me sens vieux. Comme quand en cours je suis pris d’une pulsion d’érudition provocatrice, comme une envie de pisser…
Ce soir-là, oui, aussi, Hubertus est un Hubertus de combats. Il est assez expérimenté pour savoir qu’on ne peut gagner contre RIEN. La force de ses adversaires, c’est qu’ils n’en sont pas, qu’ils ne sont pas, simplement. J’ai été brisé par leurs frères. J’ai mis 10 ans à me reconstruire. Je ne me frotte plus à ce genre d’humain là. Je raconterais ça ailleurs.
…
Le 10 novembre, je ramène M. et Y. de la ville de P. Comme M. nous explique sa théorie sur le temps subjectif qui se confond avec le temps musical, et au passage qu’on ne peut pas comprendre ce qu’il dit puisque nous ne sommes pas musicien, je lui réponds que je suis venu ici pour que mon temps se dilate. Je savais qu’en venant, j’allais briser le temps rythmique de ma vie, et en se faisant, accélérer les évènements et augmenter mon temps de vie.
Mardi 21 novembre, le temps semble narguer le temps. Un arc-en-ciel à la fenêtre. Rare. Je tente de rester au bureau. Je tente. Mais décide de passer voir Loïc. Un bon mois que j’y pense. Passer le voir. Et ce mois a été tellement bizarre. Moi, ma pensée si loin embarquée. La semaine dernière il n’était pas là. En fait, il me le dira lui même, la semaine dernière il ne répondait pas. Simplement. Je pensais qu’il était en voyage, un voyage que j’imaginais agréable. Non, il était là et ne répondait pas.
Je pense l’embarquer dans mon étrange histoire sans savoir ce que ça veut dire. J’y pense. J’ai acquis une sorte de confiance en moi qui ressemble beaucoup à de la bêtise. Comme ça finit toujours par venir, pourquoi devrais-je m’inquiéter ? Le cynisme aussi ressemble étrangement à la bêtise. J’ai l’impression d’être passé sur l’autre rive et de le regarder encore hésiter entre nager et se noyer… et je ne peux rien faire, encore essoufflé, sur une berge instable.
…
…
29, hier soir, coups de fil consécutifs de Laurent et Philippe. Laurent vient sûrement nous voir le dernier week-end de janvier. Se demande si on peut l’héberger. Mais les choses restent moitiées-dites. J’oublie de lui parler du site. J’oblitère. Je suis fatigué. Et à peine raccroché, voilà Philippe qui appelle. J’avais oublié que j’attendais son appel, depuis deux jours. Il me demande si j’ai le courage de parler, mais moi je veux lui parler même si je suis fatigué. Je dois lui parler. Emportant le téléphone, je glisse dans la chambre. Me souviens plus par ou commencer.
Voilà, tu sais, vieux projets, enfin l’occasion, j’installe, je déroule le fil. Voilà ce site qui débute, tu comprends les rapports étroits qu’il entretient avec ton Grant œuvre. Une ébauche de théorie esthétique. Jusqu’au coup… Etc. Il s’exclame "tu SAIS ce que tu aurais dû faire ! Quoi ? Ha oui… enregistrer notre conversation… j’ai pas ce qui faut… T’as rien pour enregistrer du son ?
Il me dit que je devrais tout de suite balancer ce site sur le Net, qu’il va faire des liens sur Le desordre, que je sais à quel point il aime ce qui est “Works in Progress”…
Je n’ai pas envie de précipiter la partie “machine média”. Je retiens encore les chevaux. Même en restant cachées, sans liens et sans référencement, les pages reçoivent déjà des dizaines de visites. Il me semble que j’ai encore à mettre en place deux trois choses… Patience.
Il me dit. Depuis qu’il doit passer ses week-ends à Clermont-Ferrand, drôle de vie. Il lit dans sa voiture. Y-à pas de bibliothèque à Clermont-Ferrand ? Tu sais, j’en ai fait le tour, de ce patelin ! Je dors à l’infirmerie de la boite, pour faire des économies.
Après sa première visite sur ce site, il m’envoie un mail d’encouragement :
Amicalement
Phil
Phil, je prends.
J’ai reçu “mal d’archive” de Derrida. Commandé lundi dès que ma paye est tombée sur mon pauvre compte bancaire. Amazon me le livre en deux jours. Y-avait marqué : “commandez vite, c’est le dernier exemplaire”. C’est pas la première fois que je finis leur stock. Je dois lire des trucs qui n’intéressent personne. Le mois de novembre n’est pas terminé qu’on ne peut déjà plus commander ce qu’on veut sur Internet. Il y a les « cet article est livrable avant noël », et les « N’est pas livrable avant noël ». Ce qui ajoute une censure commerciale supplémentaire à l’habituelle censure démocratique. Ce qu’ils n’ont pas en stock, ils savent qu’ils ne l’auront pas à temps de la part des éditeurs. Donc, comme les achats en ligne se généralisent, c’est le stock des revendeurs Web qui décide de ce qui sera acheté. Bizarre. Une perversion commerciale de plus.
Derrida, je dois avoir deux trois livres quelque part, dont « la vérité en peinture » qui m’était tombé des mains il y a peut-être 20 ans. Mais quand Hubertus a prononcé ce titre, « mal d’archive», j’ai trouvé ça beau (de cheval aurait dit un vieil ami). Une surprise aussi au déballage. Le livre est beau, esthétique bien ringarde, bien nostalgique, non massicotée, une coquetterie, papier superbe et typographie impeccables. Donne envie de lire.
Pas de cours pendant une semaine. Le temps me rattrape. Même Céline est embarquée dans ce sale temps-là. Vendredi, elle me dit « mais ou est passé cette semaine ? ». C’est vrai, où est-elle passée ? Dès que je passe mes journées à travailler, comme un bon salarié, pas pour autre chose, pour moi par exemple, le temps disparaît. ça mange la vie. C’est un poncif, un poncif qui tue, la vie ne se gagne pas à travailler. Non. Il y a quelque part, à une altitude inatteignable de la pyramide sociale, quelques-uns qui vivent de nos vies dévorées. Ce n’est pas une vue de l’esprit. C’est tangible, tangible comme l’espérance de vie de ce “peuple” qui n’aura, comme l’indique les chiffres obscènes et peu diffusés de l’assurance maladie, presque pas de cette retraite dont on veut encore le priver.
Mes amis dépriment. Ici, Loîc se répare. Laurent ne va jamais bien loin de son spleen, Philippe ne reçoit pas de réponse des éditeurs et son ami François Bon lui a dit qu’il trouvait son écriture plus vive sur Internet que dans ses manuscrits. Franchise d’ami… Philipo est pris dans une tourmente qui dépasse sa propre histoire… Les autres, ça doit aller. J’espère pour eux.
…
…
Je sens qu’il y a des choses qui m’échappent. Pas des événements que je devrais raconter, pour respecter une orthodoxie du récit, non, pas des jours, des après-midi, des soirées perdu à jamais. Perdu, et tant mieux ! Ce qui m’échappe, c’est des moments d’écriture particuliers. Je sens précisément, encore, que je suis réticent. Toujours réticent. Comme toujours réticent. Une malédiction. Et si je laisse. Et si Je laisse couler.
|
Suis-je brisé ?
|
…
Ce matin, je tiens son torse, je vois, je vois, je vois, ses hanches.

…
Le 4 décembre seulement et la page devient trop grande. Problème de calcul possible. Il faudra peut-être couper en page mensuelle avec un affichage par rubrique. Une mise en pages comme des dossiers d’archives, comme j’y pense depuis quelque temps ? Ce matin, pour la première fois, je n’avais pas envie de me rendre en cours. Je croyais ça. Et puis, Il suffit que Frédéric Curien cite quelques lignes bien réacs d’Adorno pour que je m’amuse. Je suis bien. Et je comprends que la dépression reprend ses droits, vive, dès que je n’ai pas de stimulation intellectuelle. Je m’inquiète. J’y passerais bien mon temps. Je me laisserais bien aller.
…
Il fallait peut-être que je trouve un texte qui fonde. « Mal d’archive », au singulier, texte singulier, est en train de m’attraper. J’aurais pu le lire simplement, avec intérêt. Mais je sens le plaisir s’insinuer, je sens le sens fonder en moi une cohérence conceptuelle de ma pensée du moment. Certains textes ainsi, viennent rassembler le sable des intuitions, dans un lent et large mouvement harmonieux. Un accord secret.
…
En sortant du bureau, je suis passé chez M. qui a fait de la kitchenette de son triste appartement trop grand un bureau pour son portable. Il ne dort plus sur la mezzanine, mais par terre, juste sous la fenêtre. Je pense comprendre. Il est sous la lumière. Il me fait lire l’esquisse de son mémoire, se posant des questions subtiles de français. Je le trouve bien plus avancé que moi dans sa rédaction et assez apte au langage scientifique. Je me demande si ses questions ne cachent pas plutôt une sourde angoisse plus générale, que sa pudeur empêche de partager. Celui-là s’est planté dans le corps un enjeu de taille. Enjeu. J’ai un problème avec l’enjeu. Ne me décidant pas sur l’enjeu…
Un doute. Des doutes.
Pas de doute, un frein.
Rien de ça ici, Horace.
…
Le 5, mardi matin, je réveille M. en lui passant un petit coup de fil pendant mon petit déjeuné. Avec une voix enrouée, il s’entête à nier que je le réveille. “On part dans une demi-heure. Je passe.” Il a une toute petite demi-heure pour sortir des vapeurs nocturnes. Il aime encore moins que moi se lever tôt.
Contrairement à ce que j’attendais, la route glisse tranquille jusqu’à la ville de P.
Une toute petite salle de réunion avec un rétroprojecteur qui projette l’intégralité du bureau de l’ordinateur, sauf les films, qu’il s’entête à masquer d’un noir uniforme…
Cette année, est décidément pleines de symboliques contradictions.
Pendant la communication de Bertrand Augereau , W., qui tente toujours de se faire comprendre avec force tremblement et geste expressif, répète plusieurs fois « orgasme de poisson » en testant une audacieuse et énigmatique métaphore à propos du paysage sonore, son obsession. Notre incompétence en matière de chinois est abyssale, mais sa propension naturelle au lapsus français amuse tout le monde. Il faut dire qu’elle s’entête un moment avant de comprendre et de tenter de se venger en m’abreuvant les chevilles de coups de pied.
À la sortie, WM. vient nous annoncer qu’il doit rentrer d’urgence en Chine. En Chine. Il nous parle, là, et quand il va se retourner, il sera déjà en voyage pour la Chine… Les voyages, c’est plus ce que c’était. Un moment de flottement. On se regarde, s’entre-regarde, drôle de situation. Une évidente confraternité nous unit déjà, alors que nous nous connaissons à peine. Mais il part quand même à l’autre bout du monde, d’un coup, comme ça. Dans 24 heures, il y est, dans une autre réalité.
…

Ce soir, j’ai vu. Un voile brouillé d’un destin tragique possible, quand sa tête s’est inclinée, sous l’effet combiné de la fatigue et de l’alcool. L’air s’est empli d’humeur maligne pour de longues heures. Tout ce que j’essaye de conjurer est revenu à moi, vivace comme en d’autres temps. C’est encore là. L’accès à la beauté est à ce prix. Je devrais donc toujours payer. Tout moment est intermède, juste parenthèse gagnée, sur notre condition glaciale.
Je t’aime. Ce n’est pas un sacrifice. Je suis sacrifié. C’est tes moments qui me sont donnés, comme un baume sur la plaie.Le roman
Le temps n’y fait rien. je ne suis pas du temps.
…
Vendredi 8 décembre, nous nous retrouvons à la Fac de P.
Les allées couvertes qui relient les bâtiments me font regretter de ne pas avoir pris l’appareil photo, mais je goûte peu en revanche les relents « scolaires » qui se dégagent de ces lieux. Nous croisons des couloirs balisés « salle d’Anglais, salle de Français… », etc. Un fumet de servitudes anciennes qui donne des frissons dans le dos.
Le matin, nous rencontrons Henri Scepi pour la première fois. Homme charmant. À ma grande surprise, ce qui sort de ma bouche est à peu près construit et compréhensible. Voilà qui me rassure. En fin de matinée, nous nous retrouvons autour d’un café dans une des cafétérias. Décor digne d’un sitcom. Discussion sur Le Corbusier avec Wei et Ma Chong. Je leur raconte comment j’ai visité à 18 ans la Villa Savoye à l’époque dans un état total d’abandon.
L’après-midi, nous rencontrons Denis Mellier et Véronique CAMPAN.
…
En sortant du rendez-vous, M. se penche vers moi et murmure : « Véronique Campan… Tu as vu comme elle a un sourire charmant ? ». Je ris. Incorrigible M., dont le sérieux proverbial n’est distrait que par une chose !
…
Lionel est malade. Encore un ami qui ne va pas bien. Il n’avait rien dit. Rien. Il est malade et les médecins ne savent pas ce qu’il a. Lionel est un ami d’enfance un peu particulier. Lionel fait partie de la famille Fort. Grand-père
…
Cette famille est celle qui a accueilli mon orphelin de grand-père paternel. Ce qui est bizarre, c’est la coïncidence. Mon père et le sien ont grandi dans le même coin, et tant d’années après, bien ailleurs, ils ont acheté un terrain à 150 mètres l’un de l’autre… Donc, Lionel, né quelques jours après moi, six je crois, est devenu un de mes copains du quartier.
Lionel est malade. Lui non plus ne peut plus boire d’alcool. Lui plus du tout. Il a arrêté le sport, qu’il avait repris sérieusement. Il part quinze jours en Martinique, son île préférée. Je commence à comprendre pourquoi il y part de plus en plus souvent, laissant son garage à ses employés. Il s’est entiché de la Martinique presque autant que je la déteste et s’y ai fait des amis.
Dimanche 10 décembre. Encore quelque chose que je n’avais pas prévu. Je commence à exhumer des photographies, en commençant par les plus vieilles.
Mon grand-père a toujours pratiqué la photographie, et mon père a été une bonne part de sa vie le photographe de la famille. En bon amateur, il a méticuleusement rempli une grande armoire professionnelle de classeur de diapositive. Je vais devoir retraverser ça. Mais ça ne se passe pas comme je l’imaginais. Comme un poids qui s’accumule sur mes épaules, comme un étau qui me serre quelque part à l’intérieur. Au gré des scannérisations, je brasse des images, des images qui me brassent et m’oppressent. Je me sens pris par ce projet, happé réellement, et je risque vraiment d’y glisser jusqu’au coup. Je me suis même demandé si j’allais réussir à revenir vers le travail beaucoup plus froid du mémoire. Mais je vois comment l’écriture de ce mémoire va (doit) me servir d’intermède, de vacances, dans ce travail trop lourd de brassage de vie, de la mienne et de celles de ma pourtant si courte généalogie.
Plus pragmatiquement, je vais très vite être confronté à des problèmes d’articulation entre la chronologie, à laquelle je tiens pour servir de structure lutant contre la perdition de l’hypertextuel, et l’archivage de corpus important d’image concernant un moment particulier. Je dois trouver les systèmes pour articuler photographie et texte, linéarité et catalogue…
…
Lundi 11 décembre
Ce matin, un soleil d’hiver courageux égaille une atmosphère trop pâle. j’en profite pour prendre mon chemin de traverse, par la Cathédrale et derrière, lorgner le paysage. Je commence doucement à accepter l’inacceptable de mon exercice : les relents psychanalytiques que j’ai feint jusqu’ici d’ignorer. Je vais mettre à l’épreuve ma droiture, voir si je tiens vraiment debout, sans vaciller, face à.
…
En exhumant la figure tutélaire du père de Freud, le texte de Derrida m’invite à regarder en face l’étrange aréopage des figures tutélaires de ce site. J’ai tout de suite pensé aux hommes, comme si par « tutélaire » je ne pouvais pas imaginer des femmes. Comme si mon rapport aux femmes était définitivement hors de tout rapport à la loi, hors de tout ordre, de tout autorité, hiérarchie, tutorat donc… Mon vieux féminisme en prend un coup. Je me brise sur la femme, en regard et en caresse, en attente, alors que les hommes sont mes doubles, mes moi sans surprise, mes autres qui ne me provoquent aucune curiosité et surtout, aveu, aucune appétence.
Mais je ne peux pas occulter l’étrange coïncidence entre la figure de mon Grand-père orphelin-photographe, et son « engin », cet étrange boîtier 6X6 qui me fascinait, celle de mon père, qui encore tout petit, m’emmenait dans le « labo », chambre occulte magique ou les images apparaissaient, celle de Philippe De Jonckheere, photographe aussi, qui par l’exemple de son grand site faussement désordonné m’a « convaincu » à une forme d’expression sur laquelle j’avais, au moins, des doutes, et enfin à cette provisoire dernière et inattendu figure, Hubertus Von Amelunxen, de la langue d’une bonne part de mes ancêtres connus, qui m’a accueilli dans son école, et surtout théoricien de… la photographie. Un bien bel aréopage d’archonte à œil mécanique.
Il faudra que je revienne, courageusement, sur cette histoire d’homme-regard et peut-être alors, en miroir, de femme-spectacle. Je suis atterré par la vulgarité du sens qui sourd. Mais il y a bien une mythologie familiale là. Mon père photographiait ma mère, rituel moderne que j’ai reproduit, malgré mes perpétuels efforts de symétrie… Chaque mot ici explose en vol, à force de sens.
(La photographie de ma grand-mère paternelle avec mon père et un appareil photographique est parlante. Mon grand-père a donc nécessairement deux boîtiers dont l’un le « représente » sur le cliqué… Et celui-ci, qu’on aperçoit, petite enquête rapide sur le Net, semble être d’un drôle de format, 3X4, et d’une drôle de marque “Longchamp”, et du même coup, je découvre grâce au détail comme la molette que cette photographie est en miroir, à l’envers !)
Il faut sûrement que j’indique ici que « photographe » est l’une de mes casquettes professionnelles, que là où mon père était d’office « photographe de la famille », je suis contre mon gré « photographe de la ville »… entière. Oui, entière… Une ville entière, ville à laquelle je ne me suis jamais senti appartenir, immigré de troisième génération, comme si j’étais adopté de force par une immense famille dégoûtante, comme toute bonne famille. Comme si mon déficit d’histoire familiale, mon déficit total de patrimoine, faisait de moi le mieux qualifié pour « les regarder », eux, avec leurs grandes familles et leurs maisons, meubles, petites et grandes histoires…
…
Le facteur nous apporte un cadeau d’Axelle Felgine, le premier numéro d’une nouvelle revue : “Carbone”, revue d’histoire potentielle. Un petit livre, imprimé en deux couleurs, noir et vert. Merci Axelle. J’adore qu’on m’offre un livre. Lut déjà le premier article, un entretien avec J. A.,
|
Ici la trace de mon auto-censure. J’ai failli pendant un gros paragraphe à médire d’un blogueur enflé dont je n’ai cure. En effaçant cette belle envolée, je rate sûrement une bonne occasion de passer pour très cultivé.
Mais je me suis souvenu ce que j’ai dit il y à peu à un ami : “Sur Internet, dire du mal de quelqu’un, c’est se contredire en le faisant exister plus.” |
Aller, je garde juste ça :
Axelle, elle me plaît ta petite revue. Pas ringarde, elle. Dommage qu’avec mon niveau de vie d’étudiant, cette année, je ne risque pas de m’abonner !
Ce week-end, plusieurs mails de Laurent et Philippe. Laurent, qui veut venir au FIBD2007 pour présenter son dernier livre, une adaptation très particulière des Chants d’Isidore, ceux-là mêmes que je criais au milieu de ma triste adolescence, a trouvé le moyen de dévoyer Philippe, qui partant de Paris, l’emportera jusqu’à nous.
intersection
Alain
Je viens de te faire un article dans webobjet http://www.webobjet.com/ecrire/?exe… ne m’en veut pas, mais je ne me sens pas du tout à ma place de décider où il doit aller et dans quelle mesure il doit même aller quelque part.
Donc, fais-en ce que tu veux.
Amicalement
Phil, qui y retourne parce qu’il y en aurait peut-être un autre à écrire. Pendant que c’est chaud et pendant qu’il est trop tard.
Il est là, ton premier article dans Webobjet, Philippe :
J’ai trouvé le moyen le plus simple pour insérer où je veux les textes extérieurs à cette page. Voilà.
Pour une première intervention, Philippe, tu fais très fort. Comment vais-je me sortir de là ? Une chose est sure, maintenant, le visiteur qui passe par là et qui a subitement besoin d’une Madame Irma sait à qui s’adresser ! C’est malin !
Plus sérieusement.
Disons qu’il est normal que l’auteur ne soit pas à la meilleure place pour lire son propre travail. Mais je pourrais te répondre que je ne crois pas une seconde à ta « stratégie de l’idiot », et que je sais bien qu’il a fallu un effort bien trop long, bien trop constant, et le résultat est bien trop émaillé de trouvaille poétique géniale que je pourrais facilement t’envier, pour que ton site soit totalement le fruit d’une inconscience en marche. Je ne crois pas à ce désordre-là, comme je sais bien qu’il n’y a pas de désordre numérique. Que le processus, long justement, dévoilant progressivement autant qu’il occulte, ne te « cache à toi-même », j’en suis persuadé. Mais le protocole, et même système de protocole, est conscient et l’intelligence est dans ce protocole que tu as lentement mis en place. L’expérimentation quasi systématique des possibilités d’articulation du sens, et d’articulation des médias, que tu as réalisées en usant des caractéristiques les plus simples du Web, les plus évidentes, invisible à force d’évidence, sans artifice, sans format propriétaire et autre flashouillerie désagréable, cette expérimentation géniale de simplicité des métaphores évocatrice de l’interface Web constituent la beauté de l’objet au sens anatomique. Ce que je réalise ici, par sa trop grande évidence, nécessaire à la démonstration peut-être, n’a pas grand-chose à voir. Mais les différences de structures, ici très architecturées, chez toi empiriques, sont à l’image de nos différences. Je fais semblant d’être structuré, tu fais semblant de ne pas l’être…
Il y a donc en effet un lieu de l’intersection entre nous, là où nos mensonges nous dévoilent dans notre totale vérité. Un truc comme ça, mais moins joli, sûrement.
Autre article: http://www.webobjet.com/ecrire/?exe…
J’ai quand même l’impression de foutre un peu la grouille dans ton bel objet.
Amicalement
Phil
J’installe ici le lien sur ce deuxième article de Philippe De Jonckheere dans ce site.
…
Roussel comme peusdo
Alain
C’est marrant, mais je trouve que dans ton webobjet tu ressembles au Roussel de mon copain François Bon. http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article645
Amicalement
Phil
C’est une journée commentée : je découvre mon premier commentaire dans la page “à l’origine”.
j’ai entré le mot “souffle” dans le moteur de recherche de la page d’accueil, les deux occurrences trouvées sont nettement plus banales que lorsque j’avais entré, pour prendre pied dans le site (amicalement), le mot “photo” ?
Je ne trouve trace de Dominique fromentin qu’ici comme commentateur du blog de Berlol. Voilà qui me renvoie vers le réseau de Philippe De Jonckheere… Hum…
J’ai hésité longtemps avant de laisser la possibilité de commenter les pages. Je ne suis pas adepte de la chose. Mais, vu l’exercice, je me suis dit que je pourrais intégrer ceux que je choisirais au cours du récit.
…
Ça se confirme. Fin janvier, nous allons avoir la visite d’un Rennais et d’un Parisien.
Philippe, avec son lien sur la page de François Bon, m’a attrapé comme une mouche… J’ai fait ma petite enquête pour trouver ce « Roussel » bloqueur… Et je n’ai rien trouvé. Ce soir, Philippe me dit qu’il n’a jamais rien trouvé et qu’il pense même que c’est un canular de François Bon, inspiré par son site même. Ceci serait confirmé par le lien « indice » qui pointe vers la constellation de liens extérieurs du site Desordre. Me suis fait avoir comme un bleu. Farceur, ce François-là !
…
Le premier que je retrouve de retour de Grenoble, c’est M., que je dois emmener dans la ville de P. comme s’ils avaient ramené le climat des Alpes, le froid s’est installé ici. Un froid vif et humide qui donne envide rester dans son lit. Je le retrouve debout sur le trottoir en face de chez lui, raide et affublé d’un bonnet péruvien. « Tu dors sur le trottoir maintenant ? Il fait plus chaud que chez toi ? ». Il m’explique en tremblant qu’il a cru que j’avais frappé à son volet et qu’il était sorti précipitamment pour ne pas me faire attendre.
« C’est étrange, ton look libano andin ! ». Je vais user ma bête blague toute la matinée jusqu’à le fatiguer. Il semble si transi qu’à moitié chemin, je nous déroute pour passer dans le centre de la petite ville de R. Je pense l’arrêter devant une boulangerie, vite, sans imaginer que le matin, cette ville attire tout le pays alentour. En entrant dans la voiture, il me tend un croissant « dans ce village, ils n’avaient jamais vu quelqu’un avec une tête comme la mienne ». Il dit ça avec un air enfantin qui me perturbe. Il m’avait expliqué qu’il se foutait du racisme, avec un geste, comme on chasse une pensée sans importance.
En chemin, même si je n’ai pas eu la possibilité de passer une semaine dans ce labo de Grenoble, je lui redis ce que j’avais pensé de l’Enaction, à l’occasion de la journée de présentation d’octobre. Que d’un point de vu techno-scientifique, je comprenais parfaitement ces recherches, que même j’en comprenais l’évidence, inscrite dans un mouvement logique d’innovation, correspondant à une technologie et un certain nombre d’usages à venir. Mais, que ce qui me dérange, c’est le discours sur l’art qui me semble infondé et le discours philosophique qui évite soigneusement de l’être vraiment, c’est-à-dire de se poser les questions étiques que soulève nécessairement une innovation qui, en termes moraux, abouti à imiter pour tromper, et rien d’autre, et seulement ça. Qu’un jour, par exemple, ces recherches aboutissent à réinventer le modelage… du point de vu de l’histoire de l’art, n’aura été réinventé, imité, qu’une technique désuète largement épuisée, et l’ensemble du dispositif ne se placera pas ailleurs que dans le cadre du trompe-l’oeil, en l’occurrence trompe-main… Et sous l’angle impitoyable de la philosophie, on devine bien les usages déviants et hautement probables - ou commerciaux - ou politiques - d’une interface « simulant » numériquement les phénomènes physiques. La console de jeux est un moindre mal possible. Et je suis triste d’être confronté réellement à ce que je sais par ailleurs de mon époque : qu’il n’existe plus de science, juste une technoscience. Je lui dis “ce genre d’interface peut mettre l’usager au service du numérique… ». Si un simple bouton dessiné est une métaphore si dangereusement trompeuse, alors que dire d’une contrainte physique simulée ? Nous parlons ensuite d’une « conception étriquée du phénomène artistique », de la non prise en compte de la culture de l’artiste, du moment de l’artiste, du cerveau de l’artiste, de la culture du regardeur, spectateur, du moment de ce spectateur, du cerveau de ce spectateur… Et simplement du mépris pour l’histoire de l’Art… qui a fait largement un sort au rapport entre instruments/outil et la pauvre main…
À Grenoble, M. s’est entiché de Frédéric Curien. Décidément, nous nageons tous dans une marre de sympathie. Ça devient dégoûtant, tout ça ! Moi, je me suis entiché de tout le monde, tous, mes petits amis comme les professeurs et l’administration. Quand ils étaient à Grenoble, ils m’ont manqué, simplement. Me fais attraper facilement.
Nous arrivons dans la salle de réunion en retard, suivie de prêt par un Bertrand Augereau avec le même retard. Beau mouvement d’ensemble. Pour cette dernière communication de l’année, nous ne sommes que quatre. Nous aurions dû être au moins cinq, mais Y. a raté son train. Nous avons juste le temps d’échanger quelque considération sur Grenoble. Je suis étonné d’entendre Ed. énoncer presque mot pour mot ce que j’ai dit dans la voiture. Elle qui en revient, a ressenti le même malaise que moi qui pauvrement, ne peut que « penser de loin ». Soit nous faisons la même erreur… Mais plutôt, je me demande s’il n’y a pas quelque chose à en tirer sur la conformation culturelle des artistes. J’ai parlé de ça il y a quelques jours avec Stévy, mon stagiaire du moment, que l’histoire de l’art semble avoir une « intelligence » qui lui est propre d’un certain nombre de phénomènes, et que cette compréhension d’objet dépendant de domaines divers, comme la philosophie, la science, la politique, la sémiologie, etc., ressortissant de son histoire même, et d’artiste particulier, semble comme « manquer » étrangement à d’autres domaines réputés « savants ».
…
|
J’ai pas vu le temps passer. J’ai pas vu le temps passer. J’ai pas vu le temps passer. L’année se termine. Pénible toujours dans ces jours sans lumière. Je n’ai pas réussi à commencer à « rédiger avant Noël », comme je me l’étais promis. Pour une raison pire, pire que le temps, l’éloignement du sens. Plus le temps passe, et plus le sens s’évanouit, comme la montagne qui s’amuse à s’éloigner quand on voyage vers elle. Et pourtant, des indices s’accumulent. Mais le sens fuit, me fuit, comme pour me perdre. Je découvre des pistes, dans des livres, dans mes livres, mes précieux livres, et dans mes archives, surprenant parfois, comme ces bribes de textes dont je n’avais aucun souvenir, et qui viennent compléter la collection de mes souvenirs d’enfance, comme ces photos heureusement datées, qui apportent cette étrange « sensation de preuve » que je tente d’expérimenter. Une accumulation de photographies de moi qui me file la nausée, à force d’obsession égotique. Je ne pensais pas que ce serait si dur de brasser la vie. Pourquoi ça fait mal ? Nausée, nausée, encore nausée, devant la fragilité des souvenirs, devant l’incertitude de leur source, vécue, récit ou photographique… J’expérimente ce que je pensais, qu’il n’existe qu’une seule forme du récit, le roman. Je découvre l’absence totale de preuve matérielle de la continuité de la conscience. Je découvre, en exhumant mes archives, qu’il n’y a rien d’autre que la mise en forme de celles-ci, pour la constitution du récit. Je découvre que je maîtrise l’image, le texte, et que je pourrais bien, ici, « prouver » n’importe quoi, et son contraire. Mais. Voilà. Les archives me fondent et m’écrasent de leur autorité. Je les sers, en ayant juste la maigre liberté d’infléchir, d’omettre… 24 décembre. Je n’ai ouvert qu’un placard. Qu’un seul. Exhumation des archives Je découvre. Je découvre des textes innombrables sur des feuilles de toute taille. Parfois, bonne surprise, texte daté, parfois à la minute. Textes illisibles, indéchiffrables. Je dois déchiffrer, classer, transcrire, publier sur Internet et détruire. C’est le jeu. … Céline m’a offert un texte remarquable, « La culture du pauvre » de Richard Hoggart, que je risque de ne pas avoir le temps de lire avant longtemps, à moins que je craque, à moins que j’y trouve un lien avec mes lectures obligatoires de cette année, à moins… … Mercredi 27. Malade. Brusque. Rapide. Et ça passe. … Jeudi 28, dans la rue, un SDF m’interpelle amicalement, car il me prend pour un SDF… Je ne sais quelle conclusion en tirer… Peut-être sur ma garde-robe, ou mon rasage… À moins qu’il ait reconnu… … Un vendredi avec Kano et Olivier. Depuis que nous nous sommes retrouvés sur le Web, ça devait être en 2000, nous nous voyons deux fois par ans, en été et pour les fêtes. Ce sont les deux premiers à avoir collaboré à notre premier site internet. Ils traversent ainsi toute la France régulièrement, des Alpes jusqu’à la côte ouest, pour retrouver la famille d’Olivier et du même coup, nous rendre visite. Ils préparent une exposition de peinture à quatre mains dans une galerie sans avoir l’air d’en espérer grand-chose. Dans un des rares bars à ne pas être fermé pour les fêtes, une conversation triste sur notre déjà misérable niveau de vie de fonctionnaire (honteux privilégié) qui baisse, baisse, baisse, sans espoir. A une autre époque, Olivier le professeur aurait été un « notable ». Aujourd’hui, c’est un travailleur conspué, et qui en prime, s’appauvrit, sans aucun espoir d’amélioration. Considérations sur la phobie du réel des médias, friands d’enfoncer les poncifs les plus grossiers. Pas drôle, la blague. Ils me demandent comment se passent mes nouvelles études. J’en parle peu. Je leur dis que j’ai vu Jorgen Gerz, dont Olivier connaît très bien l’histoire. Ça dérive vite et il ricane en évoquant « l’Esthétique relationnelle » de Nicolas Bourriaud. Je lui réponds que j’ai apprécié la communication de Jorgen Gertz, n’ayant trouvé aucun hiatus entre œuvre et discours, ce qui est rare et appréciable dans un milieu passablement noyé dans une grande confusion du sens. Nous convenons que les Arts sociologiques, très marqués historiquement — c’était déjà un « Art d’avant » quand nous faisions nos études — a souvent glissé dangereusement dans l’animation socio-culturelle. La perdition dans la kermesse… Tous les Artquelquechoses du 20e ont fini dans un mur ou un autre. Va y avoir de la casse, dans l’inventaire de l’Histoire. Hop, je dis ça… Et j’en pense pas grand- chose, en fait. Personne ne peut prédire les méandres de la mémoire collective. Ce qu’on peu constater, c’est le mécanisme d’inscription d’une forme créée dans le monde des formes collectives, même une forme préexistante revisitée, comme quand Raynaud « rhabille » la forme honteuse du pot de fleurs nu et que l’impensable se produit : cette forme qui se devait d’être caché apparaît partout, même dans l’allée d’une entreprise qui il y a peu, y aurait installé d’improbables pots néo-antiquo-classiquo-barroquo…merdique. … Pourquoi je n’écris pas ? OK, je pose bien ici quelques notes. Niania… Mais pourquoi je n’écris pas, VRAIMENT ? Pourquoi j’y vais pas ? Putain, mais vas-y ! Pourquoi ? ??? Je ne me débarrasse pas d’un petit livre, pourtant loin d’être majeur (sourire), de cette perverse Ogawa, mais qui reste accroché à un coin de ma tête depuis que j’ai commencé ce site. Cet été, avant de savoir que mon dossier pour le Master2 serait accepté, j’avais le projet d’un article sur Ogawa. Kano avait fait à ma demande quelques recherches complémentaires sur des sites littéraires japonais, pour m’éviter d’être trop victime des traductions. L’article devait s’appeler « Perverse Ogawa ». Un beau programme, pour une écrivaine gérontophile, fétichiste et collectionneuse. Ce livre qui traîne, c’est « l’annulaire » (d’où le sourire), une histoire d’une fille perdue qui perd un bout de son annulaire en travaillant dans une usine de limonade et trouve ensuite un emploi dans un étrange « laboratoire de spécimens », tenu par un non moins étrange vieux scientifique qui inventorie et conserve (fait « spécimen ») tout ce que les gens veulent « classer » et conserver. Suit un inventaire surréaliste de client apportant les objets les plus inattendus… Quand ce qu’ils ont à « préserver » de si bizarres façons fait parti d’eux, ils ne ressortent jamais du laboratoire… Comme souvent chez Ogawa, l’héroïne très jeune va succomber au vieil homme, accessoirement fétichiste des chaussures haut de gamme. Elle ne peut pas s’en empêcher, Ogawa, de croiser deux perversions dans le texte… Alors que l’histoire est ailleurs, juste là, dans ce « dispositif » du laboratoire, diraient mes nouveaux amis, dans cet étrange bâtiment qui peut « archiver » aussi bien des champignons poussés sur le lieu d’un incendie décimant une famille qu’une évanescente musique ou encore qu’une brûlure sur la peau d’une belle jeune fille et, exemple de l’humour si particulier d’Ogawa, finira bien par archiver l’héroïne… … Période de visite. Ce samedi, le Père d’Eva, fille de Céline, qui avait disparu pour nous dans l’est des Pyrénées depuis cinq ans, réapparaît. Voilà une apparition qui évoque une période trouble de notre histoire commune. Il est remarquablement hirsute. Il offre à sa fille deux livres, l’un de Sollers et un autre de Philippe Roth dont il manque les 15 premières pages… Nous recevons un entretien avec bacon un peu fatigué du voyage. Il nous raconte son séjour récent à Venise, et sa vie dans la montagne perpignanaise, sans eau, sans chauffage ni électricité. Joie des familles recomposées, comme on dit ! … Je devrais relire un jour « Mal d’archive » de Derrida. Cette lecture trop utilitaire me laisse insatisfait. En temps normal, j’aurais pris le temps de relire mon exemplaire si mal en point soit-il de la Gradiva de Jensen, j’aurais été voir les textes plus rares de Freud que je n’ai pas lus, et je serais retourné chez Derrida. Mais j’ai tant à lire que ça m’embarquerait pour ailleurs, trop loin, bien trop loin, même s’il y aurait à trouver, à creuser. Je dois remettre. Mais. La dernière page me dit, si comme je l’écris, il y a un “effet de preuve”, le moteur en est une “volonté d’archive”, voir un “désir d’archive”. Un mal d’archives. Le livre se termine par “cendre”. Cette aspiration éternellement frustrée à toucher quelque chose d’une vie à travers des indices si dérisoires que plus imperméable qu’un blindage. Je pense à une vidéo volontairement floue de Pipilotti Rist de 1986. elle danse frénétiquement, en psalmodiant « I’m Not the Girl Who Misses Much» en accéléré. Je me fous des interprétations possibles de ce clip fébrile, pop ou non. Ce qui m’intéresse juste, c’est l’usage du flou. La vidéo est volontairement perturbée. Le flou est perçu comme un filtre entre le regard et le sujet, et ce filtre apporte une étrange « crédibilité » au sujet. L’effet n’est paradoxalement pas un éloignement du sujet, mais une aspiration par ce même sujet. Le flou, en jouant comme un brouillage d’une prise de vue réelle, ajoute du réel et invite le regard à désirer la vision, à même fournir un effort supplémentaire pour voir, à travers la gêne que représente cette « vitre détrempée ». Le flou créé un effet d’archive altérée et donc la vidéo devient la trace de la danse réelle « désirable » de pipilotti. L’insatisfaction provoque véritablement un désir d’appréhension, un manque cruel d’information, une envie d’accès irrémédiablement vain. Je me demande si n’est pas là inscrit une assez rependu fascination des artistes pour l’altéré. De la fascination de Michel Ange pour les sculptures antiques mutilées au rendu vidéo bouillasseux et même, à l’image JPG altérée par une perte de donnée lors du transfert sur le réseau. L’altération est toujours perçue par le cerveau comme validant une authenticité qui transforme “l’image” en “document”. Cette perturbation instinctive du jugement est suffisamment forte pour agir sur des sujets éduqués. Je connais, culturellement, tout ce qu’il y a à connaître de la nature de l’image, sur ses mensonges. Je sais en produire par un nombre impressionnant de moyens plus ou moins artisanaux, et l’informatique maîtrisée me permet même de faire des « faux » d’à peu près n’importe quoi. Et pourtant, je suis happé un instant par un indice d’archives, comme les autres. Et pourtant, je suis fasciné par tout document qui me semblera « vieux » ou simplement la trace d’une existence. Un douloureux désir d’accès à, à travers le temps, à travers le document. Ce qui empêche de voir force à voir, ce qui empêche de lire force à lire. Agent de l’érotisme. Je pense que je connais plusieurs personnes sur Internet qui laissent leur portrait flou à côté de leur bio. … Mardi, Jean-Marie entre en retard dans le bureau. Il est étrangement rigide, ses yeux semblent ne vouloir se fixer sur rien. Je me redresse d’instinct. Il s’arrête devant moi, mais sans vraiment me regarder. « Je ne viendrais pas cette semaine… Tu vas devoir finir le journal… Mon père est mort. » « Merde. Comment tu t’en sors ? » « Ça va… » Sa façon de bouger le contredit. « Il est tombé dans le coma la veille de Noël. Il est mort après. » Je suis tétanisé. Il est déjà parti, presque en zig-zagan. Depuis bien longtemps maintenant, nous nous sommes naturellement réparti les tâches, sans règles absolues, mais presque toujours, je m’occupe des images et lui des mises en pages. Je déteste la mise en pages encore plus que le graphisme. Alors, a lui le texte et à moi l’image. La semaine qui suit, je vais donc monter les pages du journal, travail laborieux, ingrat et épuisant. Le 4 janvier, je dis « il ne pleut plus jamais ». Pluie aussi brusque que violente. Ferais mieux de fermer ma gueule. Bonjour Mr Joseph Sudek. Comme j’ai aimé vos photographies lorsque je les ai découvertes, à 22 ans peut-être ? Il fallait bien qu’un jour quelqu’un photographie une chaise pour elle-même !
… Dans la rue, j’entends « tiens, je vais économiser quelques centimes de timbre ! » Je lève la tête et je vois Loïc qui me tend une enveloppe. Nous discutons un moment. Il a l’air en forme, avec cette légère oscillation habituelle, comme une façon d’avoir toujours une bonne raison de s’insurger. Nous rions ensemble des bruits qui courent la France entière sur la faillite de ses éditions. Ça me fait plaisir de le croiser, de l’entendre, de voir son air de conspirateur quand il parle de projet d’éditions. Il est debout. Je lui demande « alors Thierry a vraiment été racheté par Acte Sud ? ». Il fait une moue à l’évocation de son espèce de « frère ennemi ». « Je ne sais pas, c’est ce que j’ai entendu… » Aujourd’hui tout va bien. Ils, tous, autour, le « travail », vont tenter de me rendre chèvre, de me faire perdre pied. Ce journal se terminera. Je cours partout, je téléphone partout, et je fuis enfin exténué pour retrouver Céline qui m’attend devant le château pour que nous fassions un tour de « solde » avant de rentrer. Tout va bien. Ce soir, une énergie est épuisée, je ne peux pas travailler, mais je suis en pleine forme. Quelque chose est épuisé, je ne pourrais pas organiser des arguments par exemple, mais mon corps est debout, de nouveau. De nouveau cet étrange phénomène, après deux semaines de somnolence, cette énergie qui me tient jusqu’à la nuit, et qui me réveille le matin. Il y a quelques jours, j’ai été parcouru d’un frisson de plaisir à être « en étude ». Tout va bien. Une maison d’édition allemande de magazine érotique gay veut m’acheter un de mes noms de domaine… Pas trop quoi faire… Somme dérisoire pour perdre définitivement l’usage d’un beau nom de domaine… Je ne suis décidément pas fait pour gagner de l’argent. Ce soir, notre paysage joue les parcs d’attractions. Ce soir, nous sommes passés faire quelques photos du vernissage de Bernard Pras. Sait pas trop quoi penser de ses images. J’apprécie l’impact de ces grands tirages photographiques, leurs relatives puissances, mais je ne sais trop comment apprécier ce glissement vers le décoratif, vers le systématique, d’un effet esthétique inventé à l’origine, je crois, par Tony Cragg. Mais l’usage en est différent, d’un effet plastique pur, on passe à une sorte de commentaire de commentaire du POP qui ne me paraît pas particulièrement actuel… Il y a sûrement une cohérence dans le choix de ces images populaires reproduites avec des objets populaires, mais cette cohérence m’échappe, au-delà d’un simple catalogue aléatoire de clichés de plusieurs époques du XXe siècle. Je suis dans la salle de bain. Je tente de régler les ondes sur la petite radio tykho que j’ai offert à Céline. Je tombe sur des voix posées. Pas France Culture ? Je cherchais France Musique… ça parle de BD, je tends l’oreille quand je perçois “Baldazzini”. Tiens, ils découvrent ça ? Une voix que je prends pour celle d’un présentateur, claire, diction impeccable, maîtrise du sujet… J’écoute. Ça ne doit pas être France Culture qui parle de BD… Mais je connais cette voix… On dirait… Oui, c’est la voix de Thierry. Tiens, on l’évoquait avant hier avec Loïc… Je prête l’oreille. C’est bien France Culture. Je comprends que le milieu de la BD, que j’essayais d’évacuer de ma vie, est en train de me rattraper. Je repense à ce que j’ai dit à Loïc, que je devrais écrire quelque chose sur « l’échec collectif de la Bande dessinée ». Il semblait partager mon avis sur ce fait, qu’il y a eu un « projet collectif » de ce monde là, et que ce projet-là, faire de ce médium un moyen d’expression majeur, est un échec cuisant, indépendamment des quelques réussites individuelles. Thierry vient présenter son dernier livre théorique, “Un objet culturel non identifié”. … Journée décevante. Encore des kilomètres avalés. Je sais bien que mes camarades n’ont pas la même histoire que moi, ni le même âge, ni le même bagage d’expériences, mais il est difficile d’entendre un esprit qui pourrait m’être si utile dans ce qu’il a de plus précieux s’étendre des heures sur des notions de début de lycée. C’est un scientifique, et le voilà obligé d’expliquer des choses que j’ai l’impression de savoir depuis toujours, presque depuis ma naissance. Peut-être en fait, puisque mon père n’a jamais attendu l’école pour me raconter en boucle des notions de physique et de technologie comme on radote des comptines ! Il y a quelque chose de foireux à gaspiller le temps d’un type pareil pour inculquer ça. Un simple prof de collège suffirait bien (pardon Olivier). Je sais. Je dois faire bonne figure. Tous ne sont pas d’anciens « bons en math ». Ancien parce que j’ai méthodiquement tout oublié. Mais même quand on refuse d’utiliser son cerveau pour ce genre d’effort, les notions restent acquises, la compréhension est définitive. Je comprends de quoi parlent ces scientifiques parce que mon esprit a été AUSSI formé à ça. Je n’ai pas réussi à ne pas m’ennuyer et je m’en veux. Comme je m’en veux de ne pas avoir goûté le début de soirée qu’Hubertus a passée avec nous. Si rare Hubertus ! Cette interruption de deux semaines, pendant les fêtes, a brisé quelque chose. Je ne retrouve pas mes bonnes sensations du début. Je me fatigue. Je me sens seul.
Je suis fatigué. Fatigue d’entendre des bêtises. Fatigue. En quinze malheureux jours de rare moment d’écoute de la radio, j’ai entendu plusieurs intellectuels nous expliquer doctement qu’il arrivera bientôt, PROBABLEMENT, ce qui existe EN MASSE depuis quinze ans… Je me demande dans quel monde ils vivent. Monde clos ? Île déserte ? Je me demande si je vais être capable d’expliquer alors que je ne comprends pas l’incompréhension. Je ne comprends pas qu’il faille expliquer si longuement ce que j’ai compris INSTANTANÉMENT, au premier regard, en 1996. Je suis abattu. En rentrant, j’aperçois sur mon site la dernière syndication du site Desordre. Philippe a été (mal) interviewé. ça m’achève. Le fossé se creuse entre ce EUX et ce NOUS. Je découvre à travers ses réponses que notre accord est bien plus grand encore que je ne l’imaginais. Je comprends du même coup à quel point la réalité est loin de la perception des commentateurs. Espérons que j’arrive à quelque chose. Faut pas trop que j’y pense. L’enjeu m’écraserait. Philippe, justement, m’envoie 160 photographies à publier sur bonobo.net. Je lui écris : “Je ne sais pas si tu eu l’occasion ou l’idée de passer voir webobjet pour voir comment tes interventions s’entremêlent avec le flux de la page. J’aime beaucoup le changement de niveau de discours que ça produit. Que je”raconte", et qu’ensuite, dans le même flux, je te réponde, par exemple, me semble très fructueux. Pourquoi ? Je sais pas trop… Il me répond : Sinon, oui, je suis la trajectoire de webobjet, même si j’ai du mal à
participer, je pense comme toi, l’intrication des sources d’écrit est toujours
une bonne chose, c’est une forme de cubisme littéraire.
Bon ben je vais préparer le lien vers la bonobo garlerie pour la troisième édition du quotidien. Tiens-moi au courant pour la publication. Amicalement Phil Va livre, tu n’es que trop beau Un p’tit coup d’Agrippa d’Aubigné, pour presque rien. … Jeudi 18 janvier. Véronique Campan m’a sauvé. Une mélancolie m’attrapait, vicieuse, et l’ambiance collective vinaigre n’arrangeait rien. Il me fallait ça, un joli cours sur le montage, qui évoque — délectation — Eisenstein, koulechov , Godard, Robbe-Grillet, Chris Marker, Ce bon Lars, Greenaway, etc. avec extrait de film en prime. Je souffle. Et je comprends que je suis allergique au cours technique… Ce n’est pas vraiment ça… peut-être… mais. … Le soir s’est terminé sur un “mais”. Le matin, je me réveille avec la suite de l’histoire. Je sais ce qui me dérange dans cet étrange fétichisme, voire complexe, de la technique que je découvre dans cette école. J’ai rendez-vous avec Hubertus ce matin. J’attendais cette rencontre avec plaisir. Mais comme toujours, rien ne se passe jamais comme attendu. C’est un moment difficile qui m’attend. Je ne suis pas à l’aise devant l’étendue des malentendus que je n’arrive pas à lever. Nous ne nous connaissons pas. La conversation se limite à un perpétuel recalage de malentendu, un ajustement progressif, nécessairement insatisfaisant. Je ressors morose. La mélancolie est là. En embauchant, je dis à Jean-Marie : « tu aurais adoré assister au cours de Véronique Campan ». Je lui fais un compte rendu rigoureux. Il aime tant le cinéma russe des années vingt. Encore cette désagréable impression de connaître plusieurs personnes qui seraient bien plus à ma place dans ce cursus. Ils en seraient heureux. Ils seraient à leur place. Ils auraient dû pouvoir faire des études supérieures. Céline me dit « pourquoi tu veux toujours tout maîtriser ? Encore là, tu maîtrises tout. Pourquoi tu manipules ? » Je ne sais pas. « Tu ne dis rien ? » Je ne réponds pas. « Non, je me demande si j’ai une réponse à ta question. » « Tu sais, j’accepte d’être un personnage, j’ai l’habitude et je fais pareil, mais je ne peux pas lire. Je ne peux pas lire. Et c’est tellement triste. » Je lui réponds « Le personnage principal, c’est la mort, normal que ce soit triste. » La compagne de tout récit. Elle me dit : « Tu sais, ton site entier, tu aurais pu l’appeler paysage restreint, comme ta petite série photographique » . Oui. Je me demande si la réflexion de LldM n’était pas pertinente, en fait : ça va te servir à quoi ? Message de Philippe De Jonckheere du 19 janvier 2007 : Dans webobjet je lis que tu as bien reçu les 160 photos que tu vas mettre tout de suite en ligne dans bonobo, c’était une blague, en fait tu compte bien attendre que je sois de pied ferme à A. pour me le faire faire moi-même
(ce que je trouverais parfaitement normal)
Semaine harassante avec les enfants, n’ai rien fait ou presque du coup je me suis dit que cet état de fatigue devait être le tien presque toutes les semaines, donc je n’ai pas à me plaindre. Je vais essayer de chroniquer le dernier livre de Christian Gailly dans le Portillon, mais je ne te promets rien, ses livres tiennent à si peu de choses, on pourrait les croire poussifs. Amicalement Phil Je lui apprends que j’ai cours dans la ville de P. le premier jour ou il vient chez moi. Il me répond tout de suite : Nous arrivons mercredi soir, et si tu veux jeudi je t’emmène à P., je n’ai rien d’autre de mieux à faire. Il y a sûrement des tas de choses à voir et faire
à P. en plus des très jolies étudiantes asiatiques avec lesquelles tu suis
tes cours on ne sait comment. Pas sûr que je suivrais grand-chose à ta place.
Jeudi, hier, dans le train pour P., je découvre YT dans un compartiment. En tentant de converser, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas m’expliquer. Je me suis rendu compte que je n’avais pas envie de m’ex-pliquer. Que ma vie consacrée à formuler ne m’avait mené nulle part ! Qu’il ne restait que mon regard, presque vide, toujours ébahi d’un presque rien, mais que je ne pouvais plus expliquer. Je suis confronté à une demande qui arrive peut-être trop tard. Je n’arriverais plus à rencontrer, plus à m’exprimer. Moi dont la voix trop forte est toujours sortie trop sûr, ne peut plus rien exprimer, rien d’autre qu’un balbutiement dès qu’il faut expliquer. Une sorte de silence du regard. Un effacement en cours. Non, je ne joue plus, ou pas à cette échelle là. J’en ai marre, je vais faire les liens sur le site, ouvrir, que l’oxygène désinfecte ça. Ce soir, un cri dans la ville. Je me rappelle : J’ai dit à Hubertus, « ce qui m’intéresse, c’est ce que je sanctuarise, c’est à dire ce que je n’écris pas ». … … Matin tranquille. Lavé des effluves morbides. Depuis trois jours, nous avons coupé le chauffage. Inutile. Le temps est printanier. 20 janvier. Plusieurs années qu’il y a un printemps en janvier. Madeleine Peyroux se tait doucement et Céline me lit des passages de « La croisade des enfants » de Schwob. Nous rions, pervers. Encore quelques traces d’une profonde fatigue. J’ai senti cette semaine comment le gouffre pouvait de nouveau me prendre. 20 janvier. C’est l’anniversaire du site de Céline. Deux ans déjà qu’elle m’a demandé de fabriquer ce site « à feuilleter » très apprécié par ces fans. 20 janvier. Philippo appelle. Dernière ligne droite pour lui. Il travaille en continu sur l’organisation du salon. « Est-ce que tu veux venir avec moi visiter le chantier du dernier chapiteau ? Tu pourras faire des photographies » . Pourquoi pas ? J’ai demandé à Céline de scannériser des photos de son enfance. Je ne sais pas encore comment je vais organiser cette intersection. Une page à rebours des miennes peut-être ? Nous discutons un moment de l’asservissement au réel des récits égotiques. Elle me dit qu’elle pense que les écrivains avaient un degré de liberté qu’ils semblent avoir perdu dans ce genre de littérature. Je lui rappelle ce qui m’amusait tant quand j’étais enfant. Je regardais toujours les interviews des écrivains qui s’échinaient à répéter « le personnage » alors que le journaliste semblait prendre pour acquise la dimension autobiographique de tout roman. Mais le temps zéro, celui de la diffusion de tout texte en cette nouvelle époque pose en effet le problème de la liberté. La liberté c’est le temps. Et si le temps est à zéro, qu’est-ce qu’il reste ? La liberté de ne pas publier ? Je me reprends, derrière moi, j’attrape les lettres de la Sévigné. Le premier blog ! Aussitôt écrites, aussitôt recopiées et lus en temps réel (de l’époque) dans les salons ! En revenant, nous longeons le jardin. En contre-bas, un homme, jeune, avec un anorak, est assis sur un banc. Nous l’apercevons de dos. Il est étrangement droit. Il semble tenir une masse importante sur ses genoux. En approchant, nous comprenons. Ce n’est pas la masse d’un objet, mais le dos d’une fille plié en deux sur lui. Elle le suce. « Ils ne s’emmerdent pas ! ». Nous glissons dans leur dos, 30 mètres au dessus d’eux. Elle se redresse, lui baisse le pantalon. Ils font des gestes étranges. Elle semble très jeune. La scène est terrible de tristesse. Le ciel est uniformément gris, la lumière basse, les arbres dénudés, leurs anoraks usés. "C’est bizarre… comment ils bougent ? ». En effet, leur façon de bouger est étrange. Ils font des gestes comme codifiés, rien qui n’évoque le plaisir. Rien dans leur attitude ne rappelle un quelconque abandon, une quelconque volupté. Comme des automates… Nous nous éloignons et je lâche : « c’est donc vrai, qu’ils rejouent des scènes du porno ! ». … Mon humeur change comme le temps. Aujourd’hui, j’ai décidé de faire une pose. J’ai appris ça du travail. Quand il y a trop de choses à faire, ne rien faire. Attendre. Et reprendre plus tard. Sinon, ça bouchonne, et en général, ça part de travers. Alors, rien. Un message de PR, énigmatique, sur un projet urgent… Implication politique. Je m’en méfie comme de la peste, des implications politiques. Et Loïc qui veut me voir, absolument, urgent aussi. Et Gérard qui voudrait que je participe à une expo de vidéo. Trois fois qu’il m’envoie sa fiche de projet à remplir. Et le site de Jean-Michel, loin d’être terminé, et celui de Florent, pas totalement fini, et le DVD pour l’AC…, et la correction des plans pour Anne’S, et le plan de mémoire à faire, et la lecture de 15 livres, et la Mairie, à plein temps déjà, et la visite des amis, et le cap à tenir, la pensée à garder pas trop folle… Le cap à tenir. Et cette insidieuse, qui doucement me chatouille que je suis pas à fond, que je suis encore en retrait, que ça ne loge pas dans une si étriquée géographie, que ça va m’attraper et m’emporter…Que ça me pardonnera rien ! Que c’est définitif ! Que si je veux la sentir, la forme, la tenir, il faut. Ce matin, Céline me dit : « Il faut dévier pour trouver ». Je pense : noter « le retour du labyrinthe comme figure ». La semaine dernière, l’araignée s’est réveillée. Elle a distillé la souffrance, en partant de ma nuque. Chacun des os de mon corps. Envie de pleurer, de crier. Quelques jours en enfer. Je n’ai rien vu venir. Habituellement, je prends le remède aux prémices. Et maintenant, cette énergie, qui colle ma conscience en haut de mon crâne, derrière mes yeux, ma pensée qui galope, galope, tout ce que je n’écrirais pas. … Ce qui est étrange, avec certains symptômes, c’est la difficulté, malgré l’expérience, de l’autodiagnostic. J’ai cru à la mauvaise pente, mais non. En fait, en tentant de me relire, indépendamment de la tristesse de trouver autant de fautes et de coquilles, de formulations à la syntaxe approximative, à ne pas confondre avec les déviances volontaires dues à l’euphonie, j’ai enfin compris d’où venait cette nausée qui ne me lâchait plus depuis quelques jours : l’indécence de l’exercice. Je ne suis pas habitué à ça. Et je me demande comment Philippe supporte ça depuis 6 ans. Je viens de me prendre dans la gueule toute l’impudeur de ce genre d’écriture. Voilà qui me remet en face de la question de l’immédiateté de la publication, de la fusion des temps, d’écritures, de publication, de potentielle lecture… Déjà que je vivais moyennement bien le pervers effet « d’écho » que produit une démarche quotidienne d’écriture… Céline me dit : “Peut-être n’es-tu pas adapté à ce genre d’écriture ? Peut-être que ça ne sera qu’une expérience, rien de plus…”. Il est peut-être temps que je fasse une pose dans l’écriture de cette page. Un « personnage » vient de demander à disparaître, et en dehors de la disparition d’une « couleur » qui appauvrit un ensemble déjà pas mal vide, je n’ai pas pu ne pas être atteint. Je suis d’autant plus perplexe devant ce que me provoque cet exercice pervers. Il est évident qu’une sorte de journal ouvert ne peut que provoquer les conflits. J’ai toujours pensé que l’hypocrisie est ce qui permet la paix sociale. Sans mensonge, pas de paix. Et comme cette écriture est emportée par les humeurs, voir les inclinaisons les plus maladives de l’individu, sans les bienfaits de la relecture, se retrouve exposé des blocs entiers de sens qui auraient normalement dû être concassés par la raison, les tabous, l’affectivité, les intérêts divers… Lundi 22 janvier : arrêt. |
Je n’ai malheureusement pas pu assumer longtemps l’exercice. J’ai traversé il y a trop peu, un trop peu d’une quinzaine de mois, une dépression qui m’a atteint très profondément. L’exercice égotique du journal, commencé assez légèrement, a vite dérivé vers une rumination narcissique de plus en plus aigrie et maladive. J’étais donc encore si fragile pour que seulement trois mois de cet exercice atteignent ma stabilité mentale. Je ressentais depuis quelques semaines un poids qui s’alourdissait chaque jour, une angoisse irrépressible, et dans ce même temps je commençais à ne plus penser qu’à tenir ce journal, à l’exclusion de toute autre préoccupation. Des évènements extérieurs et la fatigue s’ajoutant, j’ai doucement commencé à ne plus rien maîtriser.
C’est vraiment une expérience étonnante et somme toute riche d’enseignement. Je ne détruis pas la page en question. Je me méfie trop de mes humeurs pour ça. Non, je la laisse juste en chantier le temps de la réflexion… et de la désintoxication.
À l’instant où je me suis décidé à enlever cette page, le poids s’est envolé, comme si j’étais libéré d’un joug. Merci à ceux qui m’ont secoué pour me faire prendre conscience que quelque chose ne tournait pas rond.
Ce genre d’exercice est un véritable esclavage, et maintenant que je l’ai expérimenté, j’admire d’autant plus ceux qui sont capables de s’y tenir sans flancher.
Je ne sais pas si je reprendrais le cours de cette page, et si je la reprendrais comme un journal, ou avec le recul du romanesque. Je n’ai pas besoin d’elle pour la constitution de ce site, puisque je veux juste y expérimenter les protocoles expressifs spécifiques au net. Et d’ailleurs, cette expérience, aussi violente soit-elle, va naturellement enrichir ma réflexion sur cette étrange littérature.
Amusant : La première image de la page, un autoportrait avec dans mon ombre, derrière moi, un crâne, me semble aujourd’hui bien ironique.
Le 22 janvier 2006
Alain François
Vendredi 2 février 2007. Reprise. Comme un accro au genou réparé. On change les règles du jeu, les règles intimes, les règles qui ne se lisent pas. Pendant cet étrange intermède, quelques aventures, quelques rencontres, quelques réflexions. Il suffit pour combler le trou de consulter le Bloc-Notes du Desordre, puisqu’il y a eu une jolie intersection géographique de nos trajectoires. Et aussi notre rapide échange sur notre lecture croisée du gros livre de Charkes Burns “Black Hole”.
…
Le 3 février un message de Guy Changedebord :
Je n’ai pas rédigé de mémoire depuis quelques années, mais on me disait qu’il y a 2 techniques, que tu connais sans doute :
axer d’abord ses efforts sur la clareté du plan et l’existence d’une vraie méthodologie, et seulement ensuite sur le fond, car 90% des professeurs d’université y attachent peu d’importance,
traiter un sujet en fonction de ses retombées professionnelles (contacts, articles, offres d’embauche, etc.)
J’ai été sur ton site/blog : je ne savais pas que tu avais traversé une période douloureuse l’année dernière, sinon je n’aurais pas évoqué un peu lourdement le fait que vous ne répondiez pas aux messages… désolé
Bon courage pour le mémoire alors!
GC
Je lui réponds :
Salut Guy,
Merci pour tes conseils. Ce que tu me dis confirme ce qu’il me semblait avoir compris… Et c’est vrai qu’ils nous bassinent avec la rigueur du plan et la bibliographie. Je sais plus ce que je t’ai raconté, mais je me suis lancé là dedans pour tuer l’ennui (professionnel) et pourquoi pas, me créer de nouvelles opportunités. Mais maintenant que j’y suis, je commence à comprendre l’enjeu : pouvoir continuer et donc faire une thèse. Du coup, maintenant, je flippe, alors que j’étais à priori décontracté.
Quant à traiter un sujet « utile », on nous a bien expliqué que si on avait une idée qui intéresse la poste, par exemple, ce serait pas mal, et on a aussi essayé de nous vendre tout cru à un labo de Grenoble, mais c’est pas trop mon truc. J’ai jamais trop réussi à gagner de l’argent.
Alors, mon site, moi, moi, moi : C’est pas vraiment un blog. En fait, ce que je suis en train de faire est un Master2 qui est à cheval entre les Beaux-Arts et l’Université. Je dois donc, et réaliser un projet artistique, et écrire un mémoire. Ce site est le projet artistique. C’est une sorte d’expérience d’auto-archivage. Je réalise ces grandes pages (disparition du codex), qui sont autant de « livres » avec une thématique temporelle. Il y a la page du déroulement du présent, qui garde une trace de cette année de Master, il y a une page de toute ma vie, qui a été constituée au départ par mon CV, mais qui gonfle de l’intérieur au fur et à mesure que je note des souvenirs et que j’y ajoute des parties romancées, il y a deux pages correspondant à des moments crises de ma vie, mes 25-30 ans et mes 35-40 ans avec ma crise de la quarantaine à moi : ma petite dépression. Et il va y avoir des pages “avant moi”, sur mes parents et mes grands parents, sachant que j’ai une toute petite famille. Ces pages sont liées non pas par un menu traditionnel, mais par un réseau signifiant d’hyperliens qui transforme l’ensemble en « pelote de lien », comme un récit emmêlé sur lui-même. S’ajoute enfin à cette structure de base des pages additionnelles et ce que j’appelle les « intersections », c’est-à-dire les relations avec des personnages de ma vie, puisque nous sommes composés aussi par les liens qui nous unissent à notre environnement…
voilà pour une présentation de la chose. Je suis sensé expérimenter les possibilités expressives du lien numérique texte/texte et texte/image. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’à brasser ma propre vie, même morne, j’allais vraiment me retrouver cobaye !
A+
Al
6 février
Je rentre de P. je me demande si je ne suis pas maudit. L’impression de revenir chaque fois sous une pluie fine et grise, dans le soir tombant. La rythmique des camions doublés. Cette étrange inconscience du danger nécessaire pour conduire sur ces longues routes. Les conversations avec M., qui glissent ce soir du cinéma à la littérature. C’est un ancien gros lecteur, comme moi, et je me demande, en l’écoutant, pourquoi il ne se sert pas plutôt de ça. Nous parlons de littérature française, de littérature japonaise. Je lui dis que les Français ont une conception large de « leur » culture, englobant autant Kafka, Mishima ou Borges… Il me raconte sa surprise de découvrir qu’en France peu de gens accordent une importance à Saint John Perse alors qu’il a une grande influence sur la poésie arabe. Je lui demande de m’envoyer quelques références sur la littérature arabe, et je le laisse devant une superette.
Nous avons eu notre premier cours avec Denis Mellier. La « bonne surprise » se confirme. J’ai un réel plaisir à suivre les cours de ces universitaires, et j’aurais bien passé mon année à les écouter. Je ressens presque une frustration à savoir notre temps d’écoute si compté.
Céline entre en résidence demain.
Ce samedi 10 février, je récapitule.
Il y a eu :
La rencontre avec Jean-Marie Dallet. Il dit « je crois maintenant que le sens est créé par l’espace entre les images ». Jean-Marie Dallet, artiste numérique et théoricien, travaille activement à la mise en base de données de Psychose d’Hitchcock avec l’équipe du projet « sliders». Que l’espace entre deux images soit ce qui permet l’articulation du sens, sa lecture, comme le contraste en peinture permet la lecture de l’image, me semble une évidence. Pendant les deux premiers mois, on nous a assommés avec le son numérique, sujet qui me passionne peu. Depuis, c’est cinéma à tous les étages, et ça va finir par me perturber. Le cinéma, c’est une tentation. Je reviendrais sur le logiciel « SLIDERS» dont l’interface est très séduisante.
En écoutant ce que nous raconte Jean-marie Dallet, sur l’espace entre les photogrammes, je me remémore une de mes nouvelles écrites entre 1999 et 2001, qui inscrit dans le récit même ce qu’il est en train d’expliciter conceptuellement. Cette nouvelle dessine déjà le temps entre la tempête de 1999 et le 11 septembre 2001, et le personnage, qui habite dans l’ancien appartement de mon collègue Jean-Marie, visualise sa vie comme un déplacement pendulaire entre son appartement sous les toits et son bureau tout aussi suspendu.
La rencontre avec Louis Bec, affectueux et intarissable conteur d’histoire. Les longues journées de conversation ont brassé tant de choses que mon discours qui commence juste à se rôder s’y perd. Louis me rappelle à moi-même en évoquant des pans entiers de savoir qui me passionne. Un mélange de science et de géopolitique, de société et d’Internet. Une belle salade. Mais l’effet est dévastateur et je parle énormément à tors et à travers. Quand on me demande à la fin d’un long laïus, « et que vas-tu faire de ça ? », je réponds « rien. Ce n’est pas mon sujet ». Voilà. Le trouble passe vite. Mais j’ai redécouvert une fragilité de mon esprit trop prompte à se saisir de n’importe quelle idée pour en faire un petit tricot.
Ensuite, Louis Bec tient absolument à nous faire visionner une vieille cassette vidéo d’un cours de Vilém Flusser, dont il a été l’ami proche avant sa mort en 2000. Vilem F était un extraordinaire conteur. L’impression d’écouter Socrate sur une plage de la Grèce antique. Cette cassette doit avoir 20 ans. Elle oscille entre couleur lavasse et gris et blanc, Vilem Flusser semble se fondre parfois avec la texture vidéo tremblante. Les contours de sa barbe, fondus par l’usure de la bande magnétique, le transforment en une figure de ces singes asiatiques qui incarnent la sagesse. Le son est abominable et demande des efforts d’attention. De plus, Vilem Flusser se lève de son pupitre et se met à arpenter la salle en long et en large, effaçant sa voix à chaque fois qu’il s’éloigne de la camera. À midi, nous avons tous mangé ensemble dans un bar médiocre. La nourriture y est détestable et j’ai fait l’erreur de répondre à l’invitation d’Ubertus à boire un verre de rouge. Cette longue cassette archéologique m’endort malgré l’énorme intérêt que je porte à cette voix hors norme. Vilem Flusser, qui n’a pas réussi à exister vraiment comme philosophe en France, alors qu’il a une telle aura dans le monde anglo-germanique, a raté chez nous une carrière de « one man show ». J’éclate de rire toute des dix secondes. Sa pensée part des structures simples propres à l’hominisation pour finir par exploser en vol au moment le plus inattendu, emportant tout sur son passage, autant la psychologie, la sémiotique que l’actualité, dans un effet des plus comiques. A la fin de la cassette, je me lève et « il faut numériser très vite ça ! vous allez le perdre !».
Louis Bec nous raconte avec émotion la vie de Vilem Flusser. Le temps passe trop et nous ratons la conférence d’Atau Tanaka. Louis Bec n’a pas très envie de se retrouver seul : « Si on buvait un verre ? ». Drôle d’animal, ce zoosystémicien ! Les deux jours de rencontre se terminent au bistro avec W., Ed. et M., enfin bistro… dans un petit bar branchouillasse qui sert le café dans des tasses design.
Hier soir, nous étions invités à dîner chez Fred, mon ami d’enfance qui a passé sa jeunesse comme sommelier dans les palaces avant de devenir professeur. Ce dimanche après-midi, je m’allonge. Les lourds vins d’hier soir m’entraînent encore. Je tombe dans le sommeil pesant des siestes trop longues. Le livre que je retiens me tombe des mains. Je suis dans le bureau d’Hubertus, il y a quelques jours. À quoi pense-t-il ? « Je pense à un écrivain allemand, Ernst Théodaurr Amadeuss Hauufffmann» je n’entends pas. Comme toujours face à Hubertus, je ressens un léger trouble de l’attention. Alain, secoue-toi. Auuuufff ? Hoffmann. « Hoffmann, celui des contes ! » « Oui ». Sauvé. « Oui, j’ai lu quand j’étais enfant… ». Il revient s’installer sur sa chaise. « Je pense à l’un de ses contes, le, la… comment dit-on en français… » Il fait un geste avec ses deux mains, comme un contenant modeste posé sur la table. « Pot ? » « Vase ? » « Soupière ? »… « Le pot d’or… » « Quelque chose comme ça. Il faut que tu lises ça. ». Hubertus, qui désespère de ne pouvoir communiquer avec moi en anglais. Pourquoi veut-il que je retourne à Hoffmann ? Hubertus se redresse, affublé d’un grand manteau gris, celui de l’archiviste, il disparait très vite dans la vallée… Je suis sur le canapé de Fred, pendant qu’il nous présente son nouvel équipement DVD 5.1. En riant, Céline veut absolument me lire mon horoscope dans un journal télé. Je suis obligé d’entendre « cette semaine tu seras persuasif avec tes contradicteurs, mais intellectuellement… aurais-tu besoin de rêver ?“. Mes yeux tombent sur la table, j’y vois d’immenses verres de vin et ma pensée est emportée par une vague informe. J’émerge dans un bourdonnement grumeleux. Je retrouve les contes d’Hoffmann refermé sur ma main gauche, comme un serpent qui aurait voulu l’avaler. Demi-KO, je tente lentement de reprendre ma lecture du merveilleux”Vase d’or".
Je me demande si Hoffmann n’a pas eu entre les mains un exemplaire des « Caprices » de Goya, cet extraordinaire livre d’images édité quelques années avant l’écriture des contes. Il cite Rembrandt et Bruegel d’enfer dans le texte même, mais certaines images du vase d’or semblent des descriptions minutieuses de certaines pages des Caprices, qui, on le sait, eurent un grand succès au début du XIXe siècle.
Le 11 février, Guy Changedebord répond :
Pas pu te répondre avant car moi y en a beaucoup travaillé pour missié gouve’nement qui me paye
Tiens j’ai vu hier “in girum imus nocte et consumimur igni”, un des derniers Debord, dans un festival dyonisien (en fait ca veut dire à saint denis en banlieue) avec un débat auquel assistait Marc’o, compagnon de route de Debord. Et tu sais ce qu’il disait de Paris Debord ? que l’ancien Paris était une ville si belle que beaucoup de gens ont préféré y vivre pauvre que riche chez eux. Et pourtant il disait ca il y a 30 ans… alors maintenant…
Allez, fais un effort pour travailler pour la poste, je suis sur que tu peux les aider à améliorer leur image et qu’il te financeront ta thèse.
Sinon, je crois que pour faire une thèse il faut
1) se faire bien voir par un prof
2)lui proposer un sujet qui va lui permettre de se faire mousser tout en ne foutant rien, ce qui est sa principale préoccupation
3)si possible trouver un sujet pas trop chiant pour ne pas en avoir marre au bout d’un an mais suffisemment circoncrit pour arriver à le terminer correctement en 3 ans
Je crois qu’il y a des revues ou les gens publient des extraits de leurs travaux de thèse, ca peux aider…
bon courage en tout cas!
GC
Je lui réponds :
Je ne suis moi, qu’un modeste « territorial » ! Et je ne pourrais pas dire que je travaille comme une brute pour le citoyen en ce moment, car mon service m’a fait une blague la semaine dernière : J’avais négocié de prendre mes vacances 2006 qui me restent au moment ou je devrais relire mon mémoire. Mais le chef des services a sermonné mon chef sur ses largesses. Donc, j’ai dû poser mes jours restants, sachant que quand j’ai des cours qui compte pour du travail… Donc, je ne retourne pas travailler avant la fin du mois et je n’ai pas entamé mes vacances 2007. C’est une bien étrange année, et tout autant étrange sensation de perte de contrainte…
Les films de Debord… ils traînent sur le réseau… Je me pose (parfois) des questions sur la véritable valeur de Debord, sur la validité de ses écrits dont certains sont d’essence véritablement totalitaire, et ça me gène un petit peu… Il nous a légué une expression fourre-tout qui n’est peut-être devenue qu’un poncif de plus. Les expressions comme « société du spectacle » sont si usitées qu’elles finissent par dispenser de penser. Je me suis même surpris à avoir la faiblesse de la facilité de penser que sa formule est un pléonasme… Enfin, vu ou tu bosses, aller la nuit voir du Debord… C’est amusant. La considération sur Paris, c’est pour m’inciter à vivre « pauvrement » à Paris ? Tant qu’à, je préférerais y vivre « richement »…
Tu devrais faire attention, tu as de plus en plus le profil d’un contributeur du Portillon…
Dommage pour « dyonisien », ç’aurait été bien plus drôle en version bacchanale !
Fait gaffe doublement, parce que cette correspondance pourrait se retrouver partiellement publiée dans mon site… avec un pseudo si c’est emmerdant professionnellement…
Al
Mardi 13 février
événement : je reçois l’un des plus étranges spams que j’ai pu recevoir. Un message simple : « Monsieur, veuillez trouver ci-joint notre offre de déstockage de bâches armées neuves indéchirables en polyéthylène 240g/m². Avec nos remerciements. », et un fichier texte en RTF joint. C’est tout. Pas d’image agressive et énigme totale. Je me demande parfois comment ce genre de proposition peut me parvenir, par quel méandre informatique, par quel hasardeux recoupement de fichier mail, par quelle intersection ? Où est donc la coïncidence entre moi et ce monsieur qui veut me vendre des « bâches militaires neuves ?».
Quatre mois, et je n’avais pas osé relire. Trouvé plus d’une centaine de fautes et coquilles rien que dans cette page. Et c’est ce que j’ai vu. Pas encore le courage d’attaquer la syntaxe. Il y a tant de formules qui ne se corrigent pas !
Je retiens toujours ce site le plus loin possible du grand flux. Pas référencé, pas trop de lien… Malgré tout, il a reçu 417 visiteurs égarés, 400 visiteurs qui se sont écorché les yeux sur ce premier jet — et dont combien n’ont même pas compris ou ils étaient ? — 400 inconscients ! Google m’a attrapé malgré ma résistance, mais sans métadonnées, il envoie sagement ceux qui cherchent le nom exact. Par contre, Yahoo est passé par là. Il m’envoie un Internaute espagnol qui a cherché « shakira tour schedule movistar 2006 » et un autre « tc kimlik no soap »… Yahoo est-il fou ?
Comme j’allais être étudiant, cette année, il fallait que je fasse des économies. Je me suis débarrassé de mon hébergement pro pour mettre tous mes sites sur mon vieil hébergeur associatif autogéré… Jusque-là, si on passe sur les performances lamentables, ça pouvait aller. Et puis, depuis quelques jours, panne régulière. C’était samedi 17, j’avais écrit un chapitre sur mon rendez-vous avec Denis Mellier à la Fac de P, considération sur l’architecture de cette Fac et d’autre chose. Comme je joue en vrai, en écrivant directement pour la base de donnée, évidement, à l’instant même ou je valide, panne. Et le texte perdu. Pas le courage de réécrire. Ce serait pas pareil.
Le 20 février Guy Changedebord m’écrit :
Petit veinard : assigné à résidence chez soi par son employeur, même Guy debord n’y aurait rien trouvé à redire puisque le capital se perpétue grâce aux congés payés qui permettent à la classe salariés de partager de façon éphémère les loisirs de la bourgeoisie.
Bon sur Debord, je ne sais pas trop moi,… il est plus célèbre que les beatles, koi… mais en tout cas j’aime beaucoup le lyrisme absolu avec lequel il parle sur des images, c’est presque aussi beau que du frédéric mitterrand.
Justement, j’ai été revoir, au même festival, Punishment Park de peter watkins : encore de l’artillerie lourde à ton sens. C’est bien sur désespérément sans surprise puisqu’il se passe exactement ce qui est annoncé au début, mais en revanche excellemment filmé comme tout à cette époque et le film décortique bien les procédures du média TV puisque, outre qu’il prédit toutes les formes de la télé réalité ( zone d’enfermement ou d’isolement, la compétition pour la survie, interview intimiste des protagonistes, etc..), il reconstitue des dispositifs aujourd’hui familiers, pas particulièrement totalitaires ou revoltants, mais propres à la communication et à l’information modernes : le panel prétendument représentatif de la population, le jury télévisé, l’équilibre des points de vue, l’implication des journalistes dans l’evênement qu’ils couvrent, les passages imprévus nécessaires à la crédibité du tout, les interviews sur le vif, le ton spontané et non préparé de l’appareil d’état, etc.. eh what a shit man!
Bien sur que tu peux utiliser ma correspondance, mais comme pseudo surtout évite « nénette », car cela pourrait me valoir des ennuis professionnels, même maintenant…
Je pars chercher ma pitance du soir, tel le caniche débordien, à bientôt alors,
amicalement
GC
Je lui réponds tout de suite : « G, sérieusement, peux-tu te choisir un pseudo crédible ?»
Mercredi 21 février
Quelques jours de travail sur la partie « scientifique » de ce site…
Avancer méthodiquement, à travers les lectures superficielles d’être trop nombreuses, me semblait chaque jour plus stérile. « Le sens sourd de la méthode ». Point de sens. Une coque vide. Malaise. Je ne peux pas me contenter de « bien travailler ». Le vide finit par me donner le vertige. Stop. On arrête, avec le feuilletage frénétique de bouquin, avec la pèche peut miraculeuse « à la citation » ad hoc, avec la grande transversale à travers les intellectuels à la mode… J’ai besoin de savoir ou j’en suis. Alors, le point. Et comme tout arrive toujours, parce que la méthode à ça qu’elle fait bosser, et que du travail sort toujours quelque chose, le sens est apparut simplement, à l’intersection exacte de deux textes hors champ : Encore le Derrida, « Mal d’archive », pour sa pulsion de mort freudienne, et l’inattendu « La culture du narcissisme » de Lasch, et plus précisément sa conclusion tardive, suffisamment éloignée de l’immédiate historicité de son sujet.
Le 24 février, un court message de Guy Changedebord :
Je viens de trouver ton message, car je n’ai pas pu accéder à ma messagerie
perso ces 2 derniers jours.
Je vois que tu viens de découvrir qui est « nénette » et l’inconvénient
d’utiliser ce nom comme pseudo !.. Dommage !
bon je sais pas moi, un pseudo crédible « Josette de Rechange », ça irait ?
Où il faut que ce soit un nom sérieux ?
Ou Guy D ? dis-moi lequel est le mieux…
à part ça, comment vas-tu ?
a bientôt Alain
Sur le pouce, je lui réponds : “Je vais très bien ! Je me demande si je ne vais pas t’inventer une identité”paranoïaque“, genre :”Guy D., agent du ministère de la propagande". Pour un Debordien, c’est ironique non ?
Al"
Et il réagit :
Mais se resaisissant, sans doute rongé par le remord, ou torturé nuit et jour par les âmes de ses victimes…
j’en ai un meilleur :
“Guy Changedebord”
qu’en penses-tu ? il est pas terrible?»
Reçu le 6 mars à 10h 03, message de Philippe :
Le 6 mars, aussi, à cet place exacte sur la page, Jean Baudrillard est mort. Pour moi, Il restera futilement celui qui aura fait le plus criant portrait de ma belle-mère, dans “Pour une critique de l’économie politique du signe”, si je me souviens bien…
J’ai aimé lire Baudrillard. Salut !
Il y avait très longtemps, étais-je le même ? Bien sûr, ma question récurrente, obsessionnelle, sur la continuité de l’être… Drôle de rêve. Je fais un footing dans un pseudo paysage de mon enfance. Au milieu d’un décor champêtre, je rentre dans une cité pavillonnaire éparse. Dans un angle de la route, je m’arrête devant une parcelle enceinte d’un grillage bas. Devant moi le jardin et à gauche, au fond, une assez grande maison basse. Dans le coin, à gauche du petit portail, une plaque fichée au sol… Dans le rêve, j’identifie le motif de la coquille de Compostelle… Je regarde cette parcelle de terrain fixement. Je me dis que cette maison fait partie de mon histoire, que j’ai vécu une partie de ma vie ici, j’en ai la sensation, mais aucun souvenir. Je fais des efforts de concentration… Je me retourne et demande à ma mère qui semble brusquement être là : « nous avons vécu là, non ? ». Mais elle n’est pas « vraiment » là. Je m’approche de la plaque qui devient une plaque de cheminée en fonte, ancienne, à motif de chasse. Je me penche et regarde derrière. Elle est tenue debout par une grosse masse informe de soudure. Travail de sagouin !
Mercredi matin, Henri Scepi me rend mon plan de mémoire sans aucune correction en disant « je valide votre démarche »… Je reste vacant, presque désarçonné de me retrouver seul avec ce que j’ai écrit. Que c’est étrange !
Mercredi 7, après midi, pendant une pose je m’énerve contre l’instrumentalisation de tous les philosophes qu’on nous cite, contre l’avilissement utilitariste, et que ce soit au nom des arts plastiques n’excuse rien, de vie entière de philosophie. Et je m’énerve en pestant pour mes camarades : « vous savez, leur seule question est l’existence ou non de Dieu ! L’existence contre l’être, et rien d’autre ! ce qui fût reproché à Bergson, c’est sa mystique sans dieu, et les Monades de Leibniz ne servent qu’à prouver l’existence de Dieu ou la capacité de Leibniz à prouver l’existence de Dieu pour épater une dame… et l’existentialisme est un matérialisme ! » Non d’un chien ! Comment peut-on discourir des heures en évitant soigneusement d’en parler, de parler de ce qui rempli ces livres, de ce qui les motive ?
Après la pose, Daniel nous fait découvrir le travail de Julien Maire. Je ne connaissais pas. Poésie indéniable, même si encore ses performances flirtent avec l’attraction… Je reste indécis… C’est ingénieux, terriblement ingénieux, et chargé, et profond, et non dénué de sens. Aller, restons indécis. Qui a dit qu’on devait sur tout avoir des certitudes ? Hein ?
9 mars, 01:53:08, Guy C. m’écrit :
je suis bien content de recevoir de tes nouvelles. J’étais allé voir ton léviathan webobject avant hier. Je ne m’étais pas vu, mais je vais y retourner alors !
En fait, selon moi, dans ce webobject, tu es une sorte de Dante Alighieri de l’age numérique (“nel mezzo di camine di nostra vita, me ritrovai per una silva oscura che la dirita via era smarita…”), je ne sais pas si c’est ça ?
je t’écrirai plus longuement demain.
Moi aussi je suis un peu crevé.
amicalement, Guy
Je lui répond :
Au mitant de ma route,
Je baisse les yeux sur mon ombre,
oubliant toute vigilance…
C’est étrange, j’ai été tenté, il y a quelques semaines d’intégrer La divine Comédie dans ma bibliographie. Je sentais qu’il y avait quelque chose là. Mais j’ai eu peur de me perdre dans trop large…
Al
Je ricane de mon adaptation-appropriation de Dante, et je double tout de suite le message parce qu’une chose m’a traversé l’esprit à l’instant ou j’envoyais le message :
Guy,
Je pourrais aussi te répondre par d’autres premières lignes, celles de Faust :
« Vous revenez, vacillantes images !
Vous qu’autrefois j’ai pu voir et chérir,
Est-ce bien vous ? Est-ce là vos visages ?
Illusion, dois-je te retenir ? »
Al
…
12 mars après midi
Il est 15 heures, c’est important. Grand soleil, comme une fin de printemps. Je lorgne sur les rayons qui m’arrivent de la fenêtre. Allez, je prends l’appareil et je dégringole les escaliers. Quelques clichés sur fond de ciel bleu comme prétexte à flâner.
Je passe derrière la cathédrale, pour prendre l’état du chantier du musée. Devant le grillage provisoire du chantier, il y a cinq ou six voitures garées. Je lève la tête quand je suis vivement interpellé. Je suis surpris puisque j’imagine être seul. Un gars planqué dans sa voiture. Il se penche et “je peux vous parler ?”. Il a environ la quarantaine, usée. “Ben oui, vous pouvez…” Je suis juste devant lui « c’est pas la nuit qu’il faut essayer de les prendre ! C’est le jour qu’il faut venir ! Le jour ! C’est pas à minuit qu’il faut essayer… » Je m’inquiète, mais il continue en pointant un doigt vers la cathédrale, très haut « Faut venir le jour, pas la nuit… Vous savez ce que c’est ? Hein ? vous savez ce que c’est ? » Je ne comprends rien. De quoi parle-t-il ? Des gargouilles ? « C’est des démons, des démons ! Faut revenir le jour ! C’est des démons ! » Je suis perturbé, j’hésite une seconde et ne trouve rien d’autre à lui dire, pour répondre à la fixité de son regard, que « On peut voir ça comme ça… » avant de glisser stratégiquement vers la rue. En m’éloignant, je cherche à rationaliser sans trop de succès. C’est la première fois de ma vie que je rencontre quelqu’un qui prend le jour pour la nuit…
12 mars. Soir.
Faurisson qui attaque Badinter en justice (justice ?), un ancien premier ministre obèse qui se lâche par gâtisme, on sait enfin d’où il vient, ce qu’il cachait sous l’embonpoint, de nouveau ce climat délétère d’une campagne présidentielle infâme, avec ce candidat de la droite à rictus qui fascise à souhait, même pas sincère, par bête populisme… tout ce que j’entends, parfois de proche… ce curseur parlementaire qui glisse à droite d’un cran… jusqu’à l’abîme… Repère faussé, américanisation des positions… et des programmes… Une bourgeoisie, dont l’ensemble des journalistes depuis longtemps trop embourgeoisés, qui rêve de prospérité libérale gadgétisée, tout à la fête perpétuelle de la consommation, ne comprenant pas que le reste du pays s’étrangle de rage de ne pas participer, d’entendre le bruit du bal, d’en apercevoir les froufrous télévisés chaque jour, que ses « distractions » fabrique l’enfer des autres, les autres, ceux qu’elle veut muet et qu’elle préférerait abstentionniste, ceux qui ne comprennent rien à l’économie, qui trouve que « y a du vrai » dans les éructations extrêmes…
Les ennemis de mes ennemis sont mes ennemis… ça fait trop d’ennemis d’un coup, pour un type pas belliqueux. Sale période. Que j’arrête de penser à mon environnement vicié, que j’oblitère. Je veux respirer !
Une coriace nausée qui s’accroche à ma gorge… Chasser mes démons !
…
Dimanche 18 mars 2007.
Je tourne dans le salon. Et brusquement me traverse l’esprit que je tourne autour du « lien » et qu’à aucun moment ne m’est venu à l’esprit d’interroger Hermès ! Comme si à fréquenter trop d’esprits actuels, j’en avais oublié les figures mythologiques qu’il est pourtant toujours bon d’interroger. Et là je me souviens que j’ai quelque part un livre de Michel Serre que je n’ai jamais lu sur les anges… une grande parabole sur la communication… Et je me marmonne « le lien comme plus petite qualité du dieu des voleurs… ». Pas si bête que ça. Il suffit de se souvenir que John Willie justifiait ses photographies célèbres de femmes bondées (ligotées) en scénographiant de folkloriques cambriolages.
Hermès, pas pour les insoutenables « théories de la communication », mais plutôt pour les mystères hermétiques, hermétiques comme tout récit hypertextuel, cloisonnés et structuré par les lois insaisissables de l’évocation, de la suggestion, des liens symboliques arbitraires.
Lundi 19, le disque dur du portable fait un bruit de crécelle. Il va agoniser toute la semaine. Éloignement provisoire du réseau en perspective.
Mercredi 21, une viré de plus à P en compagnie de M.. « Séminaire » d’Henri Scepi. J’ai rougi d’un compliment excessif, comme une midinette. Cet impeccable spécialiste de Jules Laforgue, à l’élégance quasi britannique, me flate trop. Le « Alain est un excellent historien de l’art » m’a été gâché. Pas que ce soit en absolu désagréable, mais je n’ai pas l’habitude, pas l’habitude d’avoir un auditoire pour ce genre de considération. Dans le monde du travail, il faut toujours éviter de paraître en savoir trop, et surtout éviter de paraître posséder un quelconque savoir trop théorique, trop « gratuitement culturel ». Je me suis pris un jour un glaçant « tu ne va pas nous faire un cours », alors que pour répondre à une critique sans fondement, j’allais expliquer l’origine historique de l’usage de CE vide dans CETTE mise en page… Ce compliment rare dans une vie d’indifférence m’évoque une anecdote tout aussi unique. Un prof de math du lycée. Je ne sais plus de quel trait d’esprit j’avais couvert le brouhaha du cours. Le prof de math, au lieu de s’offusquer de mon insolence, s’est redressé avec un sourire et m’a jeté « Alain, vous êtes un philosophe ! ». Je me souviens d’avoir fondu d’orgeuil, autant du sarcasme flatteur que de la claire conscience d’être le seul de cette classe à comprendre l’allusion. Évidemment, tout ça fleur bon la psychologie de bazar. Ma mère étant adepte de la pluie d’insultes, j’ai grandi sans valorisation, construisant mon cadre de valeur indépendamment de mon environnement. Seuls les livres m’apprenaient qu’il existait ailleurs, pour d’autres, des valeurs qui me convenaient. J’ai adopté le « parti des écrivains » ; leurs étranges mondes à la fois civilisés et anarchistes, ou tout peut se penser, tout peut s’exprimer, sans tabous, sans pour autant s’adonner à la barbarie… Alors y a-t-il une part infantile (une des parts infantiles) de moi-même qui espérait encore quelque chose malgré une vie de désillusion ? C’est vrai que cette année, je n’ai pas mon âge. Je ne suis pas avec des gens de mon âge, ni de mon expérience, et je me retrouve dans la normalement désagréable situation d’être soumis à l’autorité du savoir, un grand retour à l’école. J’aurais pu ne pas m’oublier, ne pas oublier mon âge actuel et refuser cette situation. mais alors pourquoi venir ? Je suis là, donc j’accepte. J’accepte d’être relu et corrigé, j’accepte d’écouter et d’apprendre. J’accepte aujourd’hui ce que j’ai si mal vécu pendant les vingt premières années de ma vie. Peut-être est-ce pour une part un simple jeu de rôle ? Peut-être. Mais quel plaisir de se découvrir encore apte à apprendre, et quel soulagement de se trouver apte… Tout simplement. Il y a deux ans de ça, j’ai eu l’impression tenace d’avoir vingt ans de plus que mon âge. Dix ans à servir, et je m’y suis trouvé apte aussi, bien trop apte à rendre service. Et j’ai rendu service à la communauté. Je m’y suis usé, comme ces fers que mon père me donnait à aiguiser sur la grande meule. Bien sûr ces dix années auraient été plus faciles si j’avais une vie simple, et non plusieurs vies à vivre. J’ai un jour senti clairement, quelque part à l’intérieur, du côté peut-être d’une horloge intime, que certaines choses avaient amputé mon espérance de vie. Mais ceux qui ne « servent » pas, et je pèse le poids de la racine, ne savent pas que 40 ans tue, simplement, bornant la vie à l’usage.
Voilà quelques pistes biographiques à explorer sur l’autre page. Les livres m’appartiennent. Ils sont à moi. Leurs auteurs sont mes amis. Ils ne sont pas une culture de classe, comme dans certaines familles, ou un apprentissage obligatoire. J’ai grandi seul lecteur dans un océan de joueur de foot. Mais j’ai compris tardivement quels outils j’avais dans ma besace. Toute mon enfance, savoir qu’Alain est un philosophe et même l’avoir lu, par exemple, était une tare, pas une qualité.
Voilà pourquoi la plus belle période de ma vie est celle de mes études. Le cadre social me demandait brusquement d’être ce que je suis. Je n’avais donc qu’à être, sans effort, et sans mensonge.
Mais ce n’était qu’un intermède puisqu’ensuite, j’ai découvert un autre monde peuplé de joueurs de foot.
Le joyeux « monde du travail », temple de la modernité, est le lieu du savoir-faire le plus trivialement pratique, privilégiant toujours l’immédiate utilité à la pertinence ou l’intelligence des choses. Faire vite et mal, pour que ça semble suffisamment longtemps pour tromper. Rien d’autre ne compte. Et il suffit de regarder ce qui se construit aujourd’hui, prolifération de ruines neuves, vague prototype produit en série, pour avoir un aperçu de la bêtise de notre époque.
Un jour, l’humanité ricanera de l’époque ou les représentants de commerce avaient le pouvoir sur le monde.
En glissant sur la route du retour, je parle politique avec M.. La situation libanaise est éminemment plus critique que celle soi-disant « catastrophique » de cette France qui geint toujours, à l’image de ses petits commerçants qui d’un même élan à la mystérieuse cohérence « payent trop d’impôts, n’y arriveront pas ce trimestre, n’ont que des clients qui payent pas, achèteront encore une maison mal nommée “secondaire”, reviennent de vacances au Mexique, enverront leurs enfants suivre leurs études aux USA la rentrée prochaine… ». Merveilleuse France geignarde des petits propriétaires, jamais aussi riche, jamais aussi peureuse, traînant ses éternelles maux imaginaires, mais voluptueusement abandonnée à ses nouveaux loisirs qui, il y a quelques décennies, étaient réservés à la grande bourgeoisie.
Drôle de week-end. Je revenais chagrin de ce dernier voyage. Je rentre chez moi tête baissée, sachant que m’attendent quelques sérieux questionnements éthiques. Je vais devoir m’interroger sur le sens de mes actes, sur l’enchainement des événements, sur les motivations d’autrui et sur la perversité, soit d’un individu, soit de situation torve… Quelques minutes avant, je me suis vu réagir étrangement dans une situation désagréable. Pourquoi ai-je été inflexible ? Quel était l’enjeu pour que je brise mes résolutions ? Qu’ai-je senti ? Quelle est l’ampleur du bouleversement moral ? Que se passe-t-il quand je daigne descendre de mon piédestal moral pour assumer mes intérêts propres, au détriment symétrique de l’intérêt d’autrui ? Laissons tout en suspens, énigmatique… Et la vie décide de compenser. Quand j’entre chez moi, je trouve Fred qui est là avec son petit Lucien, qui devait se nommer de manière à signifier en français comme en chinois, et Olivier qui arrive de l’autre côté du pays. Deux vieux amis autour de ma table, une bouteille de rouge. Lucien joue avec Photoshop, il n’y a pas de jeux dans notre machine, que des outils… Le contraste avec le moment d’avant est saisissant. Je suis saisi, et charmé du paradoxe, obligé de remettre les réflexions morales à plus tard. C’est amusant, ces deux-là ne s’aimaient pas trop, il y a 15 ans… Et ils sont tous les deux devenu prof. Moi qui ne suis pas sociable, je me laisse porter par leur présence, par leurs moqueries amusées de mon sérieux. Olivier est là pour participer à une exposition dans une ville de la région. Nous l’hébergeons deux jours, deux jours comme une parenthèse. Et un coup de téléphone inattendu de Lionel. Je pensais à lui il y a peu. Je ne l’avais pas revu depuis son retour des Antilles. Il a besoin qu’on le dépanne, vite. Un type qui devait lui rendre service lui a claqué dans les doigts. Une occasion de le voir. Passe dimanche, à 16 heures, et on regardera ton truc. Ne t’inquiète pas, on va faire ce qu’il faut. Tu viens avec ce que tu as préparé, les documents, et on fait ça ensemble. Aller, à dimanche.
Combien de fois Lionel m’a t-il rendu service ?
— - Samedi 28 avril 2007 - 23h 30
Un an de badineries intellectuelles. Pas un an, une petite année universitaire. Et pourtant, ça semble avoir suffi pour me déconditionner…
OK, voilà un bon mois de travail forcené bien loin des études. OK, c’est comme s’ils (ILS) me demandaient de rattraper le temps que j’ai passé en cours, que je rattrape le wagon des tâches innombrables et que je produise tout ce que je n’ai pas pu faire, et puis, le soir, il faut bien finir les trois sites en chantier, et le DVD de com… c’est la banque qui sera contente, bientôt ! Mais j’y arrive plus. C’est une souffrance. J’ai mis deux semaines à me remettre au travail, vraiment, deux semaines à me mettre en train, à me remettre DANS le travail, à y arriver, à peut prés… J’y arrive plus. C’est comme si je n’étais plus la même personne… Devant une affiche à bâcler, les filles qui me regardent, elles attendent un festival, réputation, devant la fenêtre si familière de photoshop… rien… Et alors ? Rien… Je fais semblant, je maquille, je biaise, mais rien… Moi qui trouvais d’instinct, sans réfléchir, le chemin à travers les réglages et les filtres pour atteindre comme un archer, le but, l’idéal, là, rien… j’y arrive plus, j’ai plus le sens… J’ai désappris… Et les pages html… pas mieux… Comme un débutant, plus chez moi… Une amnésie. Je suis brusquement incompétent, l’expérience sauvant les apparences. Étrange phénomène. Usure, effet de seuil, ou impossibilité de mon esprit à faire cohabiter des fonctionnements radicalement différents ?
Je me rends bien compte que j’oblitère le contrexte, les élections…
Faudra bien quand même que je note ici… Merde… Faudra… Pas ce soir. Heu, ce matin…
Ce soir oui. Dimanche 29 avril. 23h 11
Je dis « pour une fois qu’on s’amuse ! » en parlant de la campagne électorale. Et je n’en pense pas un mot. Rien de drôle. Il y a un favori, et le favori joue avec le feu, mais ce n’est pas grave. Il dérape verbalement et semble psychiquement instable, mais ce n’est pas grave. Il dégonfle l’extrême droite en arnaquant ses électeurs au passage, ce n’est pas grave. Il est le candidat des beaufs, se comportant comme un beauf, semblant penser comme un beauf, parlant comme un beauf, effaçant ainsi malhonnêtement ses origines nobles et son éducation grande bourgeoise, mais ce n’est pas grave. Il est l’agent déclaré de tout ce que la France compte de puissance réactionnaire, mais ce n’est pas grave (et ça on a l’habitude). Une chose est grave, une chose que je n’entends pas. Ce n’est pas un candidat, c’est un produit. Et même si la grande glissade avait commencé il y a longtemps, il pourrait être le premier véritable produit qui paradera aux plus hautes fonctions de l’état de ce microscopique pays. Sa candidature marque l’acmé d’un grand mouvement de prise de pouvoir de pseudo science sociale sur le corps du réel. C’est le premier candidat qui énonce méthodiquement les mots distillés par les études de marché. C’est le premier candidat qui applique totalement les stratégies commerciales modernes, en ciblant chaque jour son auditoire dont il connaît par avance les inclinaisons, étudiées à grands frais par les agences ad oc. Il est écrit qu’il doit gagner. Même si aujourd’hui, il y a une microscopique possibilité qu’il échoue, parce que les discours trop ciblés sont audibles aux autres, ce qui explique cette étrange coalition contre lui, ceux à qui les mots n’étaient pas destinés, et qui peuvent donc les recontextualiser, il est écrit qu’il gagnera, lui, ou un prochain, enfin en tête de gondole, tout brillant, tout séduisant, près à consommer, prés surtout à ne rien faire, comme son maître lui a appris, a emballer le réel de sa loghoré de bonimenteur scientiste. De la même manière que tout le monde boit la même chose, met les mêmes pompes et arborre les mêmes logos.
Mais je ne comprends pas plus ce que j’entends ailleurs. Rien ne me déprime plus que la lecture des forums politiques. Les « GENS » s’y expriment. Ils causent, enfin écrivent, et j’ai la nausée. Et pourtant, j’y retourne, par masochisme, et encore, je ne comprends pas. Aucun discours ne semble cohérent, ou en prise avec le réel, avec la situation, avec la logique politique, encore moins avec une quelconque logique de raisonnement. Jamais. De la bouilli informe. Les fascistes ânonnent leurs énormités convaincues, et les gauchistes extrêmes prouvent à chaque syllabe qu’Hannah avait raison. Les autres s’entremêlent les langues et les idées. Contre sens et contre vérité, sentimentalisme mal placé, culte malsain et pulsion perverse, malhonnêteté viscérale. Je suis écrasé.
Le pendant. Pas la même humeur, pas la même lecture :
Quand j’ai besoin de fixer mon attention sur autre chose, je parcours les journaux, flairant l’actu, et je traverse les blogs. Les plus lus sont ceux des déjà célèbres, des pros, et c’est amusant de les voir s’y griller les ailes et les pattes. On découvre que tel commentateur s’y retrouve à poil, et que tel philosophe à la mode s’y avère un fieffé imbécile. Réjoissant, d’une certaine manière, de regarder ces têtes de gondoles (aussi) perdre un lecteur précédement captif de plus à chaque mot trop vite blogué. Voilà qui interroge sur la manière de produire du texte de ces pros-là, et interroge sur l’étrange vertu de l’exercice du blog, qui ne pardonne définitivement pas grand-chose. Je li des commentaires de lecteur d’abord surpris de la bêtise de leur idole littéraire, et puis à force de post, totalement outré par l’épaisseur de la bêtise… Et brusquement certain s’entre-découvre plus intelligent, et meilleur écrivain, et le château artificiel de la sélection sociologique de la publication s’écroule, et l’autorité de l’imprimé sur le numérique entre en crise.
Le monde s’en fout.
Début de soirée. Pluie brusque et drue. Un grondement sourd monte lentement, de loin. Ça s’approche. Tu crois que je débranche tout ? Je ne sais pas, peut-être. L’orage s’intalle. Je pèse le risque. Bon, un air frais et humide monte de la fenêtre. Bien, je m’incline. Je débranche tout. Plus de freebox, plus de télé, plus d’internet. Le calme, les grondements, l’air frais qui envellope comme un duvet. Le monde s’en fout. La pluie lave. Ailleurs, des inondations, comme en 1910 ont-ils dit à midi. Un orage d’été, qu’il va falloir renommer puisqu’il arrive maintenant toute l’année. Orage de chaleur, brusque et violent, en plein mois de janvier, au printemps, à l’automne, de ces orages qui font envie de courir sur un chemin, comme un mois d’aout, pendant un mariage, sur une colline rase, une douche violente nous avait poussés à courir comme des dératés, avec les filles, et à l’arrivé, le champagne à flot et l’enivrement et l’enivrement, le flair débouché par les éléments, l’oeil dilaté, alluciné, une fête orgiaque.
Le monde s’en fout. Comme ces imbéciles d’écolos qui crient qu’il est en danger. Le monde s’en fout, dix degrés de moins, de plus, des ouragans, des inondations, il s’en fout. C’est nous qui faisons, c’est nous qui morflons, et on va morfler, mais lui, il s’en fout.
Mardi 8 mai 2007
J’ai été surpris par la densité du programme concocté par Hubertus pour ce mois de mai. Il a donc réussi à faire venir Peter Greenaway. Pris par mes insupportables distractions obligatoires, le temps passe et je me réveille encore le nez sur l’événement.
Mercredi matin, matin à peine
In extremis, vers 1 h 30, avant de me coucher, j’envoie un émail à Hubertus pour le féliciter de ce superbe événement. Le matin, je trouve sa réponse. Sa réponse ? Quand m’a-t-il répondu ? Je regarde l’heure de son émail : 1 h 43… Il dit :
Bien cordialement
Hubertus
Ils ont donc à peine accueilli Peter Greenaway qu’ils ont déjà abusé de sa présence jusqu’à tard dans la nuit.
Ce matin, nous partons pour la ville de P, pour voir et entendre le réalisateur de Meurtre dans un Jardin anglais, le ventre de l’Architecte, Pillow book…
J’écoute ce réalisateur. Je me souviens du choc à la découverte de ses films. Assez tôt j’avais vu « Meurtre dans un jardin Anglais» et ensuite « Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant ». Une fascination. Au premier film vu, on identifie et on n’oublie pas. Je me souviens d’un scepticisme assez général lorsqu’il s’est piqué d’investir les Arts Plastiques. J’étais étudiant en Art, et ce que nous entendions ne nous plaisait pas. Ses installations ressemblaient trop à des caprices de nanti qui se paye une danseuse. Je veux une demi-vache dans la résine ? Pas de problème ! Son post-modernisme à la limite du kitch grandiloquent qui apportait quelque chose au cinéma, jurait à l’oeil dans une salle d’expo. En arrivant ce matin, nous avons fait le tour de l’expo. Toujours dubitatif. Comme pour Lynch, je regarde et je me demande quelle carrière auraient ces productions un poil esthétisantes, un poil désuètes, si leurs auteurs n’avaient pas gagné leur galon de grand réalisateur dans le monde du cinéma. Lynch et Greenaway, deux artistes régionaux…
Changement.
Je suis sur un parking de supermarché, je regarde la grande vitrine par le pare-brise. Je prend conscience de l’étroitesse de ma respiration. D’un geste brusque, j’ouvre la portière. Je sors, me redressant entre les véhicules alignés. Mon regard pointe au loin, à droite, à gauche. Une envie de fuir, violente, animale, irraisonnée… Fuir cette vie, sensation d’étouffement. Par ou fuir ? Bêtise ironique, croire qu’une fuite “physique”, se mettre à courir, dans n’importe quelle direction, pourrait répondre à cette sensation d’enfermement parfaitement psychologique. Animal pris au piège, réaction puéril, inutile rébellion, pauvre bête domestique !
Des périodes. Lundi 21 mai 2007
Cette après-midi, à la suite du pénible rendez-vous de midi, rendez-vous qui a duré une bonne heure et demie, je décide de passer voir Florent dans son bureau. Un peu d’amitié cordiale ne me fera pas de mal. Trois ans peut-être que je travail presque chaque jour avec Florent, l’Historien
qui à l’étrange particularité d’être né la même année et dans la même clinique que moi. Je fus pris d’un étrange sentiment à croiser une manière de destin parallèle, découvrant dans nos vies deux intersections, à nos origines et maintenant, faisant mentir la règle géométrique des parallèles qui ne se croisent jamais. Il est né d’une famille à l’histoire chargée, oscillant entre la petite et la moyenne bourgeoisie de province. Je suis un petit-fils de l’assistance publique, d’immigré et de jardinier, à l’horizon généalogique bouché. Nous n’aurions pas du nous rencontrer, nous n’aurions pas dû travailler ensemble, et surtout il est sociologiquement improbable que nous ayons quoi que ce soit en commun.
Ce matin, je lui propose de l’associer à ce projet, pour inscrire justement dans la structure numérique cette intersection à l’origine de nos vies à l’emplacement même de la photographie de « notre » clinique
Julien doit aller dans la Ville de P. déposer un dossier d’inscription le même jour que mon avant-dernier cours. Il me propose de m’y déposer, et même de me ramener le soir. Voilà qui me donnerai l’occasion de photographier cette route que j’ai parcouru cette année.
Je pensais l’inviter dans un restaurant du centre ville, pour le remercier. mais c’était sans compter avec sa mère, à peine affectueuse, qui lui a préparer trop de sandwich, avec le secret espoir, peut-être, de lui faire prendre un peu de gras…
C’était quand cette soirée d’adieu de la co-résidente de Céline ? 26 mai ? La première fois qu’elle était invitée à une fête. Découverte des « autres », les fantômes des autres ateliers, des autres étages de cette étrange résidence d’auteur. Ils sont presque tous venus à cette fête de départ, dans l’un des appartements réservés au résident. L’acoustique pitoyable du salon, musique trop forte et pourtant inaudible, communication « boite de nuit ». Collé à l’oreille. « Et toi, tu fais quoi » « Quoi quoi ? » “Toi… » « Hein ? » « Quoi ? ».
Jeudi 30 mai 2007. Je prends ma matinée. Je pense repos. Et je dis à Céline, tout à l’heure, j’appelle Loïc, et s’il est là, je vais le voir, tranquille, en milieu de matinée. Depuis le temps que je dois aller le voir ! Dix minutes plus tard, il appelle. Coïncidence amusante. « Devine ce que j’ai fait pour t’appeler ! » Je ne comprends pas ce qu’il veut dire. « J’ai téléphoné au renseignement pour t’appeler à ton travail et ton collègue m’a donné ton numéro personnel !" Je suis long à comprendre « Mon ordinateur est en panne ! Alors, je n’ai plus de carnet d’adresses ! » Rire. C’est con l’informatique. Ce truc qui oblige à tout avoir sur papier, pour quand ça meurt. « Dès que c’est réparé, j’imprime tout mon carnet d’adresses ! ». C’est con l’informatique.
Donc il est là. Pas besoin de l’appeler. Je passe le voir avec plaisir. L’occasion de parler du futur. Il me donne ses deux dernières parutions, le Boilet très “cul” dont il m’avait montré les tirages laser il y six mois, et un petit roman de Ravalec.
J’aime pas Boilet. Mais en le lisant… une faiblesse de ma part ? Je ne sais pas, par-dessus l’impression « présexuelle » qui se dégage toujours de ses livres, par-dessus cette impression tenace d’immaturité, de fétichisme niaiseux, et bien dans celui-là, il assume tellement, jusqu’à jouer avec, et avec le lecteur, que le procédé se boucle et s’assume, et se montre avec une telle candeur, comme la candeur paradoxalement asexuelle avec laquelle il dessine le trou du cul de ces filles, que je me suis laissé penser que c’était quand même réussi… en fait… et malgré, oui, malgré l’esthétique des planches qui m’arrachent les yeux…
Dans la nuit, je glisse sur elle, comme j’aime quand il est impossible de savoir comment c’est venu, je glisse, et nos états qui glissent aussi vers autre chose et le plaisir de sentir que ça marche mécanique, sans question, comme on respire. C’est jamais pareil. Jamais. Je remonte une jambe jusqu’à m’arc-bouter, et nous nous tendons, jusqu’à nous arc-bouter l’un à l’autre, pour jauger la physique du bras de levier. C’est jamais pareil. Quelle étrange magie renouvelle toujours ce récit des cerveaux reptiliens. Ma main droite glisse sous ses reins, pour augmenter la tension, ma jambe remonte, mon corps déporté sur la gauche. Sa tête en arrière, mon buste qui monte, se redresse. Je sens venir, du bas d’une immense pente douce, loin, lentement, et ma tête bascule en arrière. Ma bouche s’ouvre, pour ouvrir ma tête, mes muscles se tendent, la tête en arrière, arc-bouté, plus, arc-bouté, ça monte la pente.
La nuit. Dans notre bulle de noir.
Une douleur aiguë à la nuque, comme un coup. Je crie, et une crampe énorme verrouille les muscles de ma nuque. Ça fait mal, merde merde, HAA. J’éclate de rire en suffoquant, mélange de rire et de douleur. Mais qu’est-ce que tu as… j’arrive pas à répondre, je ris. J’ai… J’ai… Une crampe, là merde, ça fait mal, c’est pas vrai… Et je ris de plus belle. Jamais un truc pareil, jamais. Pas possible merde, c’est trop drôle ! Je ne sais pas comment me débarrasser de cette étrange crampe. Je baisse la tête et la plonge dans l’oreiller. Ça passe. Quelque soubresaut de rire. Merde ! Tu m’as fait peur ! t’es con ! merde !
Jamais pareil.
Le lendemain, je cherche sur Internet, les muscles qui ont de l’humour. Trouve rien. Peut-être la pointe haute ou les trapèzes accrochent le crâne ?
Ce soir - 4 juin 2007
Sensation de m’empêtrer dans ma propre merde, de m’y user les nerfs sans issu, sensation de souillure, de confusion, d’agacement insurmontable.
Depuis que j’ai senti la mesure du temps d’une vie, l’impression de m’engoncer dans ce temps à en perdre l’espoir. Tout m’échappe, je me surprends à parler tout haut, à exprimer des intimes audibles, dangereusement audibles. Tout m’échappe.
Souillé par ma merde. Brusquement, s’arrêter, affolé.
Je suis pas sorti de l’auberge. Pas sorti.
À l’image d’un disque dur plein, l’impression d’une vie remplie d’un océan de fragment agité de tempête aussi subite qu’incontrôlable.
La tentation de simplifier, d’effacer des pans entiers, encore, d’évacués, de rompre des liens. Incapable d’assumer les liens. Voilà pourquoi le sujet de cette année. Bien sûr, comme je le répète à souhait, on se précipite toujours dans ses problèmes, on trébuche dans sa merde, on ne peut rien faire d’autre que courir vers son propre abîme. Tous, nous tous, choisissons nos destins dans nos failles.
Nouvelles connaissances. Résultat de la « fête de départ » de la co-résidente de Céline. Sophie et Yann
, dessinateurs de BD. Comme toujours quand on rencontre des nouvelles têtes, des choses à raconter, longues.
On découvre qu’on habite à 20 mètres les uns des autres depuis 10 ans. Étrange. Pas le souvenir de les avoir croisé.
Hier soir, milieu de soirée, ils appellent. On se rhabille pour retrouver une décence, et sauter chez eux, au bout de la rue. Une nuit à parler… Une nuit entière. C’est doux, c’est comme un goût d’un souvenir d’enfance, d’un rituel de jeunesse.
Le plaisir, quand je lève les yeux et que la fenêtre en face prend une opacité de petit jour. Je ne dis rien, je vois que la nuit s’épuise lentement, doucement, comme notre longue conversation s’amenuise. Lorsque nous sortons de chez eux, 5 heures, le jour débute. Pas de bruit de voiture et un frais brouhaha d’oiseau. Combien d’année qu’une chose pareille ne m’était pas arrivée ? Avant de partir, ils nous prêtent deux livres : le gros « NonNonBâ » de Shigeru Mizuki, un bon récit, aussi dense que charmant, mélange de « la guerre des boutons » et de “the great yokaï war” de Miike agrémenté d’une touche de littérature XIXe avec un style graphique bâtard, réaliste pour les paysages et naif-désuet pour les personnages, et donc aussi un petit livre que nous avions failli acheter quand il est sorti, et dont, malheureusement, nous avons déjà visionné l’adaptation cinématographique : « Ghost World » de Daniel Clowes, une bonne chronique de fin d’adolescence comme l’Amérique en produit sous à peu près toutes les formes en ce moment…
C’est toujours comme ça. Après avoir écrit un petit paragraphe sur mon asociabilité, une période riche de lien social tous plus doux les uns que les autres. Je sais que je prends du retard sur de nombreuses tâches, je sais que j’y grille mon énergie faiblarde, mais je me laisse prendre, ça change tant, de voir du monde, de parler sans frein, de regarder la vallée se débrumer…
Comme s’il se passait quelque chose.
Vendredi 15
Quand je rentre, Céline m’annonce qu’Edwina est en ville, qu’elle nous attend au bar à côté de l’école. Une bonne nouvelle qui me réveille. Cette année a donc bien existé ! Je tente de l’appeler, mais je tombe sur son couillon de répondeur qui claironne "Edwina répond, répond, répond Edwina ». On descend ? OK, on y va. Lorsqu’on s’approche du bar, nous glissons entre deux piliers de ces étranges arcades et nous l’apercevons, seule en terrasse, penchée sur son briquet qui rechigne à allumer son clope…
Une conversation agréable qui me ramène aux études, qui me rappelle à moi-même, enfin. Les choses reviennent. Notre petite classe est atomisée, chacun quelque part, seul, résistant comme il peut à l’inconsistance angoissante de cette année trop rapide. L’impression d’accélérer vers un mur.
Je sens là la difficulté à faire cohabiter mes deux grosses réalités de cette année, mon salariat hypnotique et mes études autant amusantes que perturbantes. Deux mois de retour aux contingences ordinaires m’ont presque arraché à ce que j’ai fait cette année. Il faut que je reprenne le fil, vite.
Samedi 16 juin
