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Lucien X Polastron

La Grande Numérisation.

Y a-t-il une pensée après le papier ?

mercredi 18 octobre 2006, par Alain François

Attention : ceci est un produit frais, sorti début 2006, et qui risque d’être vite rattrapé par l’histoire. À lire d’urgence donc, même si la partie historique peut toujours faire référence.

Attention (2) : sous-titre trompeur. C’est peu « un essai sur la pensée après le papier ».

Non, c’est juste un modeste essai sur l’état des lieux de la numérisation des bibliothèques, précédé d’un récapitulatif de la genèse de la chose à l’échelle mondiale. Un instantané de la situation qui glisse à l’occasion vers le pamphlet. Car il est moqueur ce Polastron, et ne se prive pas de brocarder les bêtises ordinaires de nos compatriotes bibliothécaires ou politiques.

Un indispensable point, bien documenté et agréablement rationnel, utile pour toute personne qui s’intéresse à l’Internet, à l’avenir des bibliothèques, de l’écrit, et aux implications culturelles de la numérisation des livres.

Les citations qui concernent mon objet :

Page 122

Lecteur de demain

"C’est perdre son temps que de croire trouver une clef de cette déroutante gestation dans le passage de l’édition manuscrite à l’imprimée, même si dans leur lenteur et leur ampleur les deux phénomènes peuvent se ressembler. L’imprimerie ne créa, toutes proportions gardées, que la singerie métallique puis mécanique du graphein. Passablement snobée lors de sa floraison par les grands possesseurs de livres, elle n’a guère fait que ruiner progressivement les fabricants de plumes et de roseaux sans rien changer à notre façon de dire : transcrits à la main ou en durs pavés calibrés, les ressorts mentaux qui meuvent Pic de La Mirandole sont aussi huilés que s’il était encore en vie. La révolution avec laquelle cousine le bouleversement contemporain s’était produite bien plus tôt et elle a duré deux siècles c’est le formidable transfert des textes inscrits sur un rouleau - volumen ou rotulus, suivant que l’oeil y défile latéralement ou de haut en bas - vers le codex, qui se fit aux alentours de l’an 300. Le rouleau fait de feuilles de papyrus collées bord à bord était potentiellement synonyme de continuité infinie de la lecture, tandis que le codex provoqua le tronçonnement en pages, assorti d’une part de toutes les déperditions et tripatouillages que l’on peut imaginer - il y avait transmission de l’Antiquité en bloc par une sorte d’entonnoir -, d’autre part d’un rythme nouveau dans l’assimilation de l’écrit, comme une brève stroboscopie en pied de page : alors que la pensée attentive ne perdait jamais de vue le texte en train de se dérouler, il fallut soudain tourner pour suivre.

Que fait alors l’ordinateur ? Les deux à la fois. Il offre le défilement, qui renoue avec l’ascenseur descenseur de l’ancestral rotulus, et simultanément son possible contraire, pouvant hacher plus menu que le codex. Eu égard non seulement à la forme et à la taille de l’écran - il serait d’ailleurs temps qu’on le propose aux dévoreurs du livre en « portrait » plutôt qu’en « paysage », pour user de la terminologie bébête des fabricants -’ mais aussi à la capacité d’attention de celui qui lit, nous passons pour la première fois de la découpe en pages au morcellement en paragraphes, les notes éventuelles étant exilées dans les limbes du document mais aisément accessibles, chez les bons faiseurs, par un constant va-et-vient de clics ; par ailleurs chaque mot peut renvoyer à sa définition ou bien à d’autres références en coulisses, voire à d’autres ouvrages. Les liens, « et si forts et si tendres », comme dit le poète, autorisent en effet tous les abrégés et raccourcis ; on peut imaginer par exemple ce captivant dialogue
« Que dis-tu de ceci ?
Je m’en tiens à cela. »
(Cliquer sur le premier pronom démonstratif fait apparaître une photo terriblement compromettante tandis que le second ouvre une note explicative)…"

Page 124

"Tous les mots de tout texte devenant potentiellement les plates-formes d’autres réalités - rien, en fait, n’oblige à les marquer par un soulignement ou des couleurs -, il peut se concevoir qu’un très long roman en ligne ne se dévoilerait que par bribes, ne montrant que son titre ou son incipit, voire le premier terme : « Longtemps », par exemple, si l’on souhaite commencer par le début. On peut également, si comme Pénélope on n’a rien d’autre à faire le soir, se mettre à entrecroiser les fils et les phrases de plusieurs romans fameux (mais attention aux gendarmes du droit moral !).

Laissons mûrir une génération et nous verrons dans peu d’années se profiler une vraie cyber écriture à la syntaxe condensée et au retour chariot fréquent, il est vrai, mais qui saura mettre à profit dans le meilleur des cas les nouvelles possibilités techniques d’accroissement du sens, autorisant tous les débordements, toutes les fusions de genres, le récit intimiste parfaitement imbriqué à la saga encyclopédique et « plusieurs autres mondes à la fois ». Le triomphe de l’écho sur le procès-verbal ."

Malgré un livre presque sans faute, il reste à l’auteur quelques naïvetés à croire que depuis 15 ans qu’existe le Net, aucun auteur de part le monde n’a pas déjà investi le cadre de cette « nouvelle écriture ». Évidemment, dans une bibliothèque alimentée en quincaillerie en continu par 1 milliard d’individus, il n’est pas facile de les trouver et encore moins de les reconnaître. Pardonnons aussi à l’auteur le « retour chariot » qui est l’indice très fréquent d’un vieux réflexe : il n’y a plus de retour chariot depuis l’avènement du PC.

Notes de la page 124

"* Compte tenu de ce potentiel, les chercheurs en pointe sentent même la bibliothèque numérique prête à dépasser les fonctions de rangement et de mise à disposition de textes finis pour devenir aussi un creuset de rencontres virtuelles et d’échanges d’idées en gestation : l’archive, genèse à toute heure. Cette perspective nous transporte soudain très au-delà des frileux débats de 2005-2006 ; cf. le savant article « Qu’est-ce qu’une bibliothèque numérique, au juste ? » http://artist.inist.fr/article.php3?idar ticle=245#bib8 "

Page 125

"Toutes les sortes de propositions abondent déjà, ainsi que les doublons par myriades. Sans doute allons-nous voir aussi apparaître des microsites d’autoédition ; consentir alors une petite redevance à l’écrivain, qui est peut-être là, derrière son texte, en train d’en écrire le long développement : si le nouveau Dumas aime ses héros autant que ses abonnés les aiment et qu’il aime ses abonnés, il sera peu pressé d’envisager l’épilogue."

Encore ratrapé par son propos, le Polastron ! Les microsites d’autoédition abondent, abondent, et il en meurent autant qu’ils s’en créent à chaque seconde-web.

Page 125

Nombreux, majoritaires même, et largement, sont ceux qui disent immarcescibles les charmes du vieux livre en papier, carton et parfois cuir. Jamais on ne se lassera de ce geste perpétuel de la main qui caresse la page ou au contraire la gifle, négocie, comme on le dit des tournants menaçants, la rupture rythmée du discours. Mais ceux qui s’en tiendraient pour toujours à ces délices ressemblent aux portraits de Chirico, paupières baissées devant les perspectives qui les entourent, refusant d’imaginer que la segmentation répétée du texte passera peut-être un beau matin pour obstructive et archaïque en regard de la nouvelle fluidité.

Alors, rotulus ou saut de puce ? Tandis que les fantômes de Queneau et de Roussel se penchent sur leur épaule, nos successeurs mutants ont le choix entre la ligne droite de la séquence qui monte et le zigzag dans le transtexte. Dans les deux cas, la littérature en pur pixel aura pour capital de départ un mot rare :
l’ectase, ou dilatation, et à perte de vue cette fois. On peut aussi dire ectasie. Voulait-on savoir s’il serait possible un jour de lire Proust et ses descendants sur écran ? Oui, dans ces conditions.

Et voilà. On y est. Ce qui est amusant, c’est qu’un des plus remarquables exemples de ce qu’il imagine est un écrivain-photographe, grand amateur de Queneau, Philippe De Jonckheere